Noureev, retour sur un mythe

Ariane Dollfus, critique de danse et de théâtre et auteure de «Noureev l’insoumis», présente à l’Agora de Montpellier une conférence sur ce monstre sacré de la danse. Miroir de son époque, ce danseur russe surdoué, né à bord d’un train et passé à l’Ouest dans un aéroport, nous fait revisiter un demi-siècle d’histoire contemporaine.

Je retrouve Ariane Dollfus dans un restaurant coréen à Paris pour un déjeuner autour de ce danseur mythique. « C’était mon idole quand j’étais petite ! A douze ans, j’ai reçu un livre sur Rudolf Noureev, et je m’étais jurée qu’adulte j’écrirai un livre sur lui. Et en 2007, je lui ai consacré une bibliographie (Noureev l’insoumis) ». C’était 13 ans après sa mort. Aujourd’hui, son idole séduit, visiblement, toujours autant.

« Je suis impressionnée de voir que son image est toujours très présente. Vingt cinq ans après sa mort, il intéresse toujours les médias grand public. Parce qu’il a toujours collé à l’air du temps. Il est le miroir de son époque. Il a vécu les années Staline, les années sida, les années 60. A chaque grande période de la grande histoire, on peut prendre Noureev comme emblème. C’était un homme moderne, un danseur incomparable d’une beauté insolente qui aimait sortir, faire la fête, et était prêt à toutes les expériences. Il a d’ailleurs été l’un des premiers danseurs classiques à danser les ballets contemporains. Il s’est également spontanément intéressé à la modern dance (ou danse moderne) américaine. Son aura était immense. De nombreux danseurs étoiles de l’époque où il était directeur de l’Opéra de Paris sont devenus à leur tour directeurs de ballets, à Vienne, Moscou, Stockholm… Il y a une galaxie Noureev. Et malgré tout, en 2018, l’année des 80 ans de sa naissance et du 25ème anniversaire de sa mort aucun événement n’a eu lieu à l’Opéra de Paris où pourtant on danse son répertoire ».

Les communistes lui jetaient des boules puantes !

Je souligne, en nous resservant un thé aux racines de muguet, que ça semble d’autant plus étonnant que c’est en France qu’il a demandé l’asile politique! « Oui, le 16 juin 1961 alors qu’il finissait une tournée en France avec le ballet du Kirov et s’apprêtait à s’envoler pour Londres. Il a compris, à l’aéroport du Bourget, qu’on n’allait pas le laisser continuer et qu’il allait être renvoyé directement en Russie de peur qu’il fasse défection en Angleterre. Celui qui avait pris goût à la vie en Occident a immédiatement demandé l’asile politique et est passé à l’Ouest. Alors qu’il n’était pas connu, sa défection déclenche une vague de célébrité qui ne l’a jamais quitté. Il est d’abord resté à Paris où, lors d’une représentation avec les ballets du marquis de Cuevas, un quarteron de communistes avait été commandité pour jeter des boules puantes sur la scène… Il a ensuite rejoint Londres début 62. Dans son docu fiction passionnant, « Rudolf Noureev, le saut vers la liberté », Richard Curson Smith relate à merveille ce passage à l’Ouest ».

Un autre Nijinsky

Pensant aux Ballets Russes et au merveilleux Nijinsky, je demande à Ariane Dollfus si, pour elle, Noureev était le Nijinsky de la deuxième moitié du XXe siècle ! Elle me répond très pudique : « Moi je n’ai jamais vu danser Nijinsky, mais la sœur de Nijinsky, qui a vu danser Noureev, a dit que c’était la réincarnation de son frère ».

Puis elle se reprend : « c’est vrai qu’il y a beaucoup de similitudes entre eux. Ils ont fait la même école de danse à Saint Pétersbourg. Ils sont arrivés en Occident au même âge. Ils avaient à peu près le même physique. Et tous les deux ont fasciné les intellectuels et les foules comme aucun autre danseur ».
A cette liste de similitudes, elle ajoute une nuance : « Nijinski était un chorégraphe révolutionnaire, alors que Noureev s’est toujours attelé à perpétuer les canons du ballet classique… » Puis une autre : « L’un est mort du sida, l’autre de troubles psychiatriques ».

L’amour-haine avec Béjart

Évoquant le livre qu’elle avait consacré à Maurice Béjart, il me semblait difficile de terminer le repas sans aborder les rapports entre ces deux monstres sacrés : « C’était une relation d’amour-haine et de jalousie. Noureev était le danseur que Béjart n’a jamais été et Béjart était le chorégraphe que Noureev n’était pas. Béjart avait dix ans de plus. C’était une relation de rivalité entre deux monstres sacrés. En 1986, lorsque Noureev, alors directeur des ballets de l’Opéra de Paris, invite Maurice Béjart à créer son ballet  « Apéro », leur relation a été pour le moins tendue. On pourrait même dire que le chorégraphe a été odieux, répandant des calomnies, nommant lui-même des danseurs étoiles. Néanmoins Noureev a toujours continué à danser  « Le chant du compagnon errant », duo sur un lieder de Malher que le chorégraphe avait créé pour lui, et qui est l’une des créations pour Noureev qui a le mieux pris en compte la personnalité du danseur ».

Au moment de partir, Ariane Dollfus me montre, ravie de son petit format et donc de son prix modique, une autobiographie de Noureev qui vient de sortir en livre de poche.  Confessions inédites a été écrite en 1962 juste après son passage à l’Ouest. Publiée en Angleterre, elle n’existait qu’en anglais. Je m’étais toujours dit qu’un jour je la traduirais en français. Elle a été publiée en 2016 et aujourd’hui, elle sort en poche ».
Une preuve de plus, s’il en est besoin, que Noureev est toujours vivant !

« Noureev, l’insoumis » : conférence animée par Ariane Dollfus, mardi 15 janvier à 18h30 à l’Agora de la danse, boulevard Louis Blanc, Montpellier. Suivie de la projection de « Rudolf Noureev, le saut vers la liberté » : film de Richard Curson Smith (Royaume-Uni, 2015, 60mn). Entrée libre.

Le 16 juin 1961, en pleine guerre froide, le tsar de la danse Rudolf Noureev s’élance vers l’ouest et la liberté. Une défection digne d’un polar d’espionnage, éclairée d’un jour nouveau par ce documentaire de Richard Curson Smith.

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