Il Miracolo : grand coup de foi sur l’Italie

À Rome, la découverte d’une statuette de la Vierge pleurant des larmes de sang bouleverse la vie de plusieurs personnages. Première oeuvre audiovisuelle du grand romancier Niccolò Ammaniti, la déjà mythique série d’Arte, a été présentée en avant-première au Cinemed à Montpellier. Elle est diffusée le jeudi jusqu’au 31 janvier à 20h55. Et à voir en ligne jusqu’au 23 février.

La scène d’ouverture d’ « Il Miracolo », où un chef mafieux est retrouvé pataugeant dans une mare de sang, préfigure l’ampleur esthétique qu’il revêt tout au long de la série. Comme sur un Caravage, le vermeil attire le regard, fascine, contraste avec l’obscurité ambiante ou le drapé d’une étoffe sombre. Pour mémoire, Chrétien de Troyes a raconté dans « Le Conte du Graal » la vision incandescente de traces rouges, laissées après le passage d’oies blessées, sur la neige. La fiction littéraire ou cinématographique montre depuis toujours que l’œil humain s’abreuve de la singularité inaltérable d’un contraste où le rouge et le blanc, se fait jour comme l’alliance du vin de messe et de l’hostie. Pas esthétique forcément sanglante, mais rougeoyante, pour sûr.
Lorsque ce sang s’écoule des orbites d’une statue de la Vierge dans l’Italie actuelle, l’ampleur surnaturelle du phénomène submerge l’adulte rationnel, confortablement installé dans l’ordre contemporain et implacable du quotidien.

Piété, ordure et boue

C’est là, dans un monde linéaire, où le digital et l’impalpable ont anéanti l’approche organique des choses, des autres, que cette Vierge de plastique pleurant des larmes de sang bouleverse le petit nombre de personnages confrontés à son existence. Tous, ont quelque chose à se reprocher, à regretter, à achever ou amender. Tous, ou presque, exècre le culte moral morbide qu’explicitait Nietzsche dans « Humain trop humain » à propos du christianisme où la « piété ne se sent pas à l’aise sans un peu d’ordure et de boue. » Et il est fascinant de regarder se mouvoir à l’écran des corps pétris de certitudes, de sentiments d’invulnérabilité tandis que tous les plans d’ « Il Miracolo » présagent leur effondrement.
Premier visé, le Premier Ministre, Fabrizio Pietromarchi, par son approche sceptique et glaciale du devenir de cette Vierge, dont s’écoulent tout de même des centaines de litres de sang par jour. A quelques jours d’un référendum sur le maintien de l’Italie dans l’Union Européenne, l’homme politique affaibli dans les sondages ne sait à quel saint se vouer, délègue, regarde ailleurs, ironise aussi.

Faut-il révéler le miracle ?

Entre révéler l’existence de la statue miraculeuse au monde, au risque de produire des mouvements de foules incontrôlables et garder son existence cachée, Pietromarchi ne choisit pas. Aveugle et méfiant, viscéralement attaché à ses fonctions, la narration le laisse livrer, non sans un certain plaisir, un combat politique laborieux, délaisser une famille en roue libre et s’en référer aux conseils du père Marcello, dont les mœurs déviantes, alimentées par l’ingestion gargantuesque de pornographie et de recours aux services de prostituées, répondent elles aussi à un abandon de foi, sinon d’espoir. D’autres ne sont pas mieux lotis et font le sel de cette série décidément cathartique. Allégorie du scientisme, l’hématologue Sandra Roversi se révèle fort tentée de croire aux vertus miraculeuses d’une madone ensanglantée, afin de sauver sa mère mourante pour qui elle a sacrifié sa vie amoureuse. Principaux ou secondaires, tous les personnages ont en commun de ne pouvoir trouver le salut que dans la rédemption, durant la semaine où la statue de plastique éveille autant de craintes que de comportements fanatiques.

Des sommets d’étrangeté

Baignée de lumière bleutée pour des scènes nocturnes atteignant les sommets de l’étrange ou de soleil blanc pour les plans diurnes parachevant l’impression de vide terrestre, la photographie d’ »Il Miracolo » constitue la pierre angulaire d’une mise en scène maîtrisée, tout en ellipses et mystères parfois inexpliqués.
Fait rare à la télévision, la mort est abordée par Niccolò Ammaniti de façon crue, dénuée de tabou, dans sa dimension à la fois cruelle et révélatrice de ce que les vivants sont capables d’accomplir pour accompagner le trépas ou honorer la mémoire de ceux déjà partis. L’interaction entre morts et vivants offrent des passages révélateurs de la fascination qu’exercent la chair inerte ou la vision du sang sur l’esprit humain qu’il croit ou non à un au-delà.

Les huit épisodes comportent une part de renoncement, auquel plusieurs personnages, dont celui de la Première Dame, restent longtemps sourds malgré les avertissements multiples, tels la déclamation du verset 34 de l’évangile selon Saint Matthieu, explicitant clairement la division sociale et les choix déchirants que subissent les disciples de Jésus. Amoureux, collègues et familles se divisent de façon irréversible quant il en va du sacré.

Au fil de l’intrigue, le basculement des existences des uns et des autres a d’autant plus de retentissement que rien ne peut faire résilience et espérer les non croyants. Un brin manichéen, mais redoutablement efficace pour donner une ampleur foudroyante à telle fiction.

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