Les Gilets jaunes et « le silence des artistes »

Pourquoi cette discrétion ? Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, la question suscite le malaise. A première vue : un paradoxe pour un monde culturel qui fait oeuvre d’indignation. LOKKO a demandé des contributions écrites à de nombreuses personnalités du monde culturel. Ont répondu : David Ayala, Vanessa Liautey, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, Laure Pradal, Mitia Fedotenko et Jean-Marie Besset. Tous sont montpelliérains sauf Jean-Marie Besset. Ces textes sont lus par Céline Courtault-Capelier et Laurent Mallet de la rédaction de LOKKO. Nous avons demandé à François Baraize, un de nos influenceurs LOKKO, d’enrichir cette enquête d’un point de vue sans complaisance…

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, co-directeurs du Centre dramatique national des 13 vents.

Ce mardi 5 février, deux mondes ont convergé sur le même parcours, pour la première fois depuis douze semaines. Pour la première fois depuis la première manifestation des gilets jaunes, la quasi-totalité des syndicats s’est retrouvée à battre le pavé avec celles et ceux qui le tiennent depuis 3 mois, semaine après semaine, samedi après samedi.
Le peuple militant a convergé vers le peuple en colère, le peuple désorganisé, le peuple sans parcours déposé. Tout le monde s’est un peu mélangé, le cortège a failli se scinder quand la CGT est partie d’un côté tandis que les lycéens tiraient le cortège de l’autre, puis finalement tout ce monde est reparti dans le même sens. Les lycéens ont chanté « « Ni Dieu, ni maître, ni CGT », et le début de mésentente s’est dissipé dans la joie d’être nombreux.
Il y avait, au milieu, le cortège des intermittents et les drapeaux de la CGT-spectacle. Depuis le début, ou plutôt depuis le milieu du mouvement des gilets jaunes, la question parcourt le milieu culturel : « Y’a-t-il un silence des artistes face aux gilets jaunes ? ».

Jean-Marie Besset, metteur en scène, ancien directeur du Centre dramatique national de Montpellier (2009-2013)

Pour certains, la question est tranchée, et les procès courent : les artistes, si prompts généralement à se manifester, sont absents de cette révolte, et les plus impliqués leur en font grief. Grief de quoi, exactement ? De ne pas grossir les rangs de samedis en gilet, ou de ne pas s’exprimer ? Un peu des deux. Comme une sorte d’angoisse sourde de voir une fraction non négligeable d’un peuple se soulever contre ses gouvernants, et de devoir en laisser la parole haute à des Éric Drouet et des Maxime Nicolle un peu trop « bruns » pour le monde artistique.

Nul besoin de se voiler la face : le début du mouvement des gilets jaunes a largement été pris avec circonspection par la gauche traditionnelle pour cette raison même : les gilets jaunes étaient par trop infiltrés, chouchoutés, revendiqués, par une extrême-droite que le monde artistique ne manque, pour le coup, jamais de condamner à haute voix. Cette bataille ne pouvait pas être la leur.

Mais ça bouge…

Mais, samedi après samedi, les choses ont changé. La répression impressionnante des cortèges jaunes s’est répandue dans les médias, en même temps que les revendications d’un peuple en colère se sont popularisées, et l’image du mouvement a changé. Pourtant, les appels à faire entendre la voix des artistes continuent de percer à la marge du débat. Sans réellement convaincre. Alors, on se mélange, comme ce mardi 5 février, puis chacun reprend ses habitudes.

Laure Pradal, documentariste. Dernier film « Avoir 20 ans à Lunel ».

David Ayala, metteur en scène, comédien, porte-parole du comité de soutien Culture/Artistes/Gilets jaunes Occitanie.

Vanessa Liautey, comédienne (théâtre, télévision), membre de la compagnie Adesso e sempre

Soyons pourtant lucides : les artistes et le monde culturel ne sont pas plus éloignés des gilets jaunes que ne l’est le mouvement syndical lui-même. Et seuls les plus lyriques des plus révolutionnaires des artistes continuent de dénoncer l’apathie supposée de leurs collègues. Les choses ne sont pourtant pas si compliquées à comprendre. Depuis des années, des décennies, le monde militant se compte régulièrement dans des marches sporadiques, laissant en dehors de son mode d’action des millions de spectateurs indifférents à ce mode d’action. Les gilets jaunes sont, dans leur immense majorité, issu de ces franges indifférentes, satellisées dans leur périphérie sociale, politique (la plupart ne votent qu’irrégulièrement), géographique (la grande majorité vit loin des centres-ville), et culturelle. Ils ne sont pas le même monde. Ils ne parlent pas le même langage. Et le langage commun est la base de la lutte.

Ils ne sont pas le même monde

Il y a, depuis douze semaines, deux mondes qui sont en partie d’accord, mais qui ne s’accordent pas, deux mondes qui ne parlent pas de la même façon, qui n’ont pas les mêmes références politiques, et encore moins les mêmes références culturelles. Il y a d’un côté un peuple abreuvé depuis des années par LCI et BFMTV, et de l’autre un peuple d’artistes qui n’a plus la télé depuis des années. Il est frappant à cet égard de voir la différence de contenus et de formes entre les groupes facebook de Gilets jaunes (il y en a des centaines, organisés localement) et LE groupe de Coordination Nationale Gilet Jaune et Culture. Le deuxième compte 500 membres, quand n’importe quel groupe public de Gilets jaunes départemental compte plusieurs milliers de membres (le groupe Gilets Jaunes Montpellier en compte plus de 16 000). Dans le deuxième, le groupe Gilets Jaunes – Culture, on discute de façon de s’organiser nationalement, de la pertinence d’une telle organisation, et on publie des appels à spectacle engagés. La plupart du temps dans un sabir incompréhensible comme le milieu culturel en a le secret. Dans les autres, on parle organisation du prochain samedi, techniques de résistance aux stratégies des forces de l’ordre, possibilités concrètes du RIC ou de la taxation des GAFA, démission de Macron, le tout dans un vocabulaire accessible à 99% de la population. Ce n’est pas un reproche, c’est juste un constat.

D’un côté BFMTV, de l’autre, pas de télé

Il y a, d’une part, des gens révoltés, avec très peu d’identité, de structuration politique, comme le diraient les sociologues, et de l’autre, des artistes à l’identité politique clairement affirmée, armés de références culturelles et artistiques qui ont cimenté leur être social. Et l’on voudrait que, d’un coup de baguette magique, les uns et les autres puissent se parler sans obstacle ? Quelle drôle d’idée. Et l’on voudrait que la voix des seconds vienne seconder les premiers ? Quelle très drôle d’idée.

« Il y a un certain nombrilisme à penser que le « monde culturel » devrait s’exprimer en tant que tel dans une révolte qui a justement commencé par abattre les références corporatistes, et rend chacune et chacun à un certain anonymat de la lutte ».

Mitia Fedotenko, danseur, chorégraphe, directeur de la compagnie AutreMiNa

La question de l’engagement des artistes dans la cité est récurrente depuis des années. Et l’on ne sait toujours pas quels sont véritablement ses contours. Attend-on des artistes qu’ils prennent un magistère de la parole ? Ou espérons-nous d’eux qu’ils agissent, en tant qu’artistes, avec leur art, pour exprimer leur propre révolte ? La question est-elle vraiment de savoir si les institutions culturelles doivent devenir des agoras brûlantes, ouvertes à des gens qui, pur la plupart, ne savent les placer sur une carte ? Ou est-elle de savoir si le Théâtre est en train de rater l’occasion de redevenir populaire, et, si tel est le cas, cette question est-elle vraiment plus urgente que celle de la justice fiscale ou environnementale ?

Un théâtre en train de rater l’occasion de redevenir populaire ?

Il y a un certain nombrilisme à penser que le « monde culturel » devrait s’exprimer en tant que tel et se positionner en tant qu’artistes dans une révolte qui a justement commencé par abattre les références corporatistes, et rend chacune et chacun à un certain anonymat de la lutte. C’est, peut-être d’ailleurs, la clé de compréhension de ce mouvement : il demande d’accepter d’effacer un part de son identité pour s’y agréger. C’est, pour le moment, l’un de ses principaux gages de longévité. Et nul ne sait encore comment il continuera à s’organiser. Les voies de la convergence en sont encore à se chercher.

A la Une : l’oeuvre de street-art la plus célèbre du moment sur les Gilets jaunes, la fresque de PBOY, de son vrai nom Pascal Boyart, dans le 19è arrondissement de Paris.

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