Qui c’est déjà Andy Summers ?

Retour sur le somptueux concert, gratuit, de l’ancien guitariste de Police, salle Pasteur au Corum, à l’occasion de son exposition en tant que photographe, au Pavillon populaire.

Je me glisse sur un de ces fauteuils que mon dos apprécie après une journée commencée par un réveil à 6 heures du matin.
Bon. Andy Summers. Qu’en sais-je ? Pas grand-chose. Je ne savais même pas pourquoi il est fameux jusqu’à ce qu’un ami me le dise. Ma culture, certes, englobe la musique de The Police : je regardais et écoutais le Top 50 sur Canal + avec Marc Toesca dans la lucarne, «Salut les p’tits clous !», 1984-1991 ; ça remonte à loin.
Comme tout le monde [de ma génération et celle d’avant la mienne, bonjour les sexas et les septuas, Summers est né en 1942], je peux chantonner 2 et 3 tubes du groupe britannique. Comme pas mal de monde (je m’avance peut-être ?), à Montpellier, l’exposition «Une certaine étrangeté» au Pavillon Populaire m’apprend qu’Andy Summers, guitariste de The Police est, par ailleurs, photographe. Je n’ai pas encore eu la chance de m’aventurer devant les centaines de photographies qui y sont dévoilées depuis le 5 février 2019. Jeudi 7 février 2019, c’est sur grand écran, dans la salle Pasteur, derrière A.S. jouant de ses guitares, que mes deux yeux profiteront -le plus souvent en noir et blanc- de son talent objectif.

Un des meilleurs guitaristes du monde

Qu’est-ce qu’un gars, en l’occurrence moi, qui a étudié de 7 à 16 ans le solfège, à Alès, peut-il bien raconter de ce concert à fleur de sons et d’images ? Je n’ai pas la connaissance approfondie de l’histoire du rock d’un Gilles Mora (co-commissaire de l’exposition photographique). Je m’en tiendrai donc aux domaines des sens et du goût.
Revenir sur le génie à cordes de Summers ? Sur scène, en guise de présentation de l’artiste, Gilles Mora dit : «Le magazine « Rolling Stone » le classe parmi les 10 meilleurs guitaristes de tous les temps» [vérification faite, A.S. est classé plus loin mais de ce genre de classement subjectif, qui en a cure ? Quand on arrive à un tel niveau technique, de cœur et de musique, on se tait, on écoute, et on en fait son miel].
Monté sur scène pour présenter Summers, Mora apparaît comme un show man : il a ça dans le sang, je me dis, le show. Le résultat de ses années nord-américaines, dans le sud des Etats, sans doute ? Il a le « let’s go ! » aisé qui manque parfois dans notre Europe « aux anciens parapets » (Rimbaud). Le directeur artistique du Pavillon populaire lance la soirée, une paire de jeans bruns, un veston de cuir noir, un bandana vert sombre savamment attaché à la ceinture de son pantalon. Il prend la guitare. Rock et roule. Montpellier est tranquillement assis. Je me suis toujours demandé ce qui fait un bon public, un très bon public, un public embarrassé ne sachant que faire pour exprimer son enthousiasme. Montpellier attend. Devant moi, une jeune Américaine travaillant à l’hôtel Métropole où logent Summers et son entourage : elle a l’énergie et le « let’s go ! » Outre-Atlantique qu’il faut. Elle pousse un « WHOOOOOOOO ! WHOOOOOOO ! » quand, pour ma part, en français dans le texte, je fais mon : « HOOOOOOOOOUUUUU ! HOOOOOOOOOUUUUU !

Andy Summers parle en anglais, il fera des bonnes blagues en anglais qui tombent à plat parce que pas comprises par toutes et tous dans la salle Pasteur. Par exemple, il se déplacera sur la scène, de ma gauche vers ma droite : « I move over there because I do not want you to think I am a robot, I’m human, look ». Silence. OK. Musique.

« Je trouve la ville très belle »

Ça a commencé par un retour à Memphis, Tennessee, USA. Une date, le 5 juillet 1954 : le premier enregistrement rock de l’Histoire de la musique, Elvis Aaron Presley, « Well, that’s all right now mama », au Sun Studio. Sur cette chanson, enfant assumé du rock, Mora avait entamé un duo avec Summers. Summers, guitariste. Au Pavillon Populaire, c’est Summers, le photographe, ce pour quoi il est à Montpellier pour quelques jours. Il dit : «Je trouve la ville très belle». Il y déambula. Je suppose qu’il avait son appareil photo à portée de main.
Retour à la musique. Mora : « Andy va nous proposer des improvisations savantes pendant la projection d’un choix de ses photographies ». Vêtu d’une chemise fabuleusement bigarrée de bleu, de rouge, de jaune, de violet, de vert, de brun, Summers (en anglais) : «La photographie, c’est le noir et blanc». Le public suivra une sélection d’images plus ou moins récentes du travail visuel d’Andy.
Et qu’est-ce que ce sera que le public entendra ? Rock, pop, jazz fusion, jazz, reggae ? De ça, et aussi du balinais, de la bossa brésilienne, de l’expérimental [ j’aime ça, l’expérimental, les années 70, on y retrouve London l’échevelée et punk, on y retrouve les heures de NYC, celles des clubs, des groupes qui essayent ça et ça, et puis ça, des compositeurs et des musiciens qui prennent la tradition et produisent quelque chose que l’on nomme l’avant-garde, et qui deviendra, peu à peu, une nouvelle tradition sonore, Cage, les minimalistes, Philip Glass, Steve Reich, Terry Riley, Steve Johns, Tom Verlaine, Lou Reed… pour ce qui concerne les guitaristes].
Un des albums solo d’Andy Summers a pour titre «Synaesthesia» (1995). Recherches du son, des sons, du rythme. Les synesthésies baudelairiennes, le dialogue -par les sens qui se répondent- avec le monde et ce qu’il nous révèle et cache simultanément. Tout écolier français se souvient du sonnet « Correspondances » [« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants/ Doux comme les hautbois, verts comme les prairies »]

«Message in a bottle»

Ce que l’on voit sur écran géant : du végétal californien, des plantes du sud, des visages parmi le peuple Masaï, de l’architecture et des paysages urbains, des déserts, des portraits, des autoportraits, quelques photographie en couleurs, des du temps de la jeunesse sexy des membres de The Police pendant que son guitariste interprète, sur la scène de Pasteur, «Message in a bottle». Les synesthésies ont un je ne sais quoi d’enivrant, de capiteux, de cérébralement éminemment sensuel : l’immense arc narratif des photographies projetées rencontre et épouse les intentions poétiques, les sculptures sonores de Summers à la guitare et vice-versa. Pendant qu’Andy Summers tape du pied gauche, pour marquer les tempi, dans mon fauteuil, j’entends l’étrange et savoureux déroulé sonore d’orgues électriques sorti des cordes et de l’enregistrement des notes de la guitare se superposant, grâce au looper, en mélodies ou vagues de sons. Enfant, je jouais de la trompette. J’entends cet instrument, et des flûtes, et du violon, et du chant -des orgues, vous dis-je ! -, des mélopées que manipulent l’ingénieur son, Eddy, placé en arrière. Il avait été pas mal malade pendant quelques jours, juste avant le concert du 7 février.
Ne ferme pas les yeux, Lionel, sur l’écran : toute une longue série de photos (du noir et blanc) qui me plaît [des passants, des visages individualisés, ceux de femmes surtout, des groupes, des marcheurs qui traversent un passage piéton près de l’entrée d’un subway new-yorkais]. Ne ferme pas les yeux, écoute ; et regarde la beauté que te donne généreusement à entendre cet Andy Summers dont tu ne savais pas grand-chose quelques jours avant de te retrouver dans la salle Pasteur. Presque 2 heures de concert gratuit offert par la Mairie de Montpellier. Merci Andy. J’irai voir «Une certaine étrangeté» au Pavillon Populaire avec la certitude, que j’ai depuis bien longtemps, que sons et images -et plus si affinités- vont ensemble pour le bonheur somptueux du cerveau qui les accueille.