Chloé Delaume : liberté, égalité, sororité

Dans son nouveau livre, l’auteure des « Sorcières de la République » prédit l’extinction du patriarcat et l’avènement d’un monde nouveau…

Elle nous écrit à nous toutes, ses sœurs, un long texte hybride, un appel, un manifeste, un grimoire.
Commencer un texte par : «Le patriarcat bande mou», reconnaissez, ça pose un ton, un cadre, une poigne. D’entrée de jeu. T’es prévenu !
Mes bien chères sœurs [avec sur la couverture un graffiti mentionnant « Désolée, ça sent le fauve, il est temps d’aérer » que j’ai pris moi, pour l’exact sous-titre de ce texte] sort « au hasard Balthazar », le 7 mars 2019.
Liberté, Egalité Sororité.
Elle va nous montrer madame Delaume que nous n’avons pas besoin d’un jour dans l’année pour nous lever toutes ensemble et serrer les poings.
Elle nous montre en cent vingt et une pages et onze chapitres que j’ai dévoré en poussant des petits cris de satisfaction, que l’après #MeToo est la naissance de la quatrième vague du féminisme.

La quatrième vague du féminisme

Elle convoque Lilith, Despentes, Solanas, Weil et toutes les autres, y compris nous les anonymes et dans un élan de sincérité absolu, touchant et oh combien efficace, qu’ils peuvent désormais et enfin trembler les piliers du papatriarcat.
C’est d’une intelligence fine et rare, c’est mené tambour battant, pas le temps de dire ouf, pas le temps de glousser « ha mais oui bien sûr, c’est exactement cela que je ressens sans pouvoir le nommer », boum, il faut déjà s’accrocher à la phrase suivante !
C’est inespéré de vivre aux côtés d’une sœur pareille. Un cadeau d’une inestimable valeur messieurs dames.
En cent vingt et une pages, elle se paie le luxe de nous envoyer valser du côté de l’humour (Chant des partisanes (Karaoké Remix), puis du côté de la documentation en nous plantant sous les yeux des chiffres qui piquent le fond de nos gorges et serrent nos poitrines, en passant par la géographie de son plus intime territoire (Le cri de la nullipare au-dessus d’un soir quelconque) jusqu’à proposer à toutes et à tous, des pistes de réflexion, de solution, d’espoir (Badaboum Manifesto).
Comment vous dire ? Moi si je pouvais, je le distribuerai dans toutes les boites aux lettres, dans toutes les écoles, dans les crèches, dans les collèges, les lycées et les maisons de retraite !
C’est vous dire.
Et quand en plus, c’est un homme qui me l’offre, alors… Madame Delaume, croyez-moi, je ne suis pas peu fière de compter parmi vos sœurs !

« Mes bien chères sœurs » de Chloé Delaume, éditions du Seuil, 132 p., 13,50 euros.

Extrait

« Le patriarcat bande mou.
Quelque chose est pourri au royaume de la flaque, les indices et symptômes croissent et se multiplient. À se regarder jouir de son impunité, le mâle alpha n’a pas vu surgir l’obsolescence de ses propres attributs et fonctions symboliques.
Vigueur, combativité, courage, maîtrise : les canons occidentaux antiques sont en cours de fossilisation. Le mâle alpha s’éteint, ses pouvoirs s’amenuisent. L’époque est historique et les faits indéniables.
Les critères et fictions virilistes se périment à mesure que la technologie se substitue à l’humain. Force et puissance physiques : les muscles de ces messieurs, l’automation s’en branle, drones et exosquelettes partout se greffent et se déploient.
Les formes et stratégies d’oppression séculaires s’avèrent déjà inefficaces. Intimider un algorithme ne relève pas plus de l’envisageable que de culpabiliser une base de données. Les logiciels sont insensibles au chantage affectif, l’intelligence artificielle hermétique aux effets de la testostérone.
Au contact de la quatrième révolution industrielle, la phallocratie devient soluble : tous égaux devant le chômage et les applications de rencontre. Des corps usés, nervures dissoutes, de la viande au rabais qui à force de râteaux s’est tellement attendrie, c’est dur de distinguer l’identité sexuelle de la chair à pâtée, quel que soit le marché sur lequel elle échoue.
Le couillidé ne contrôle plus rien mis à part la taille de sa barbe. Les jeunes filles codent et les enfants rient de la fable du chevalier. Évolution des mœurs et des pratiques de vie. Sur les écrans, trop de héros ; dans la réalité, protéger est un verbe qui ne se conjugue plus qu’à l’échec antérieur ».

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