LA VR N’EST PAS UNE POULE AUX ŒUFS D’OR

40% des Français ont déjà testé la réalité virtuelle mais seulement 6% sont équipés selon une étude récente du Centre national du cinéma (1). Un débat organisé au musée Fabre dans le cadre du MICC, a permis de faire un état des lieux d’une production à la mode mais encore tâtonnante.

La star du MICC [le festival Montpellier Industries Culturelles et Créatives, qui a eu lieu en avril], c’était elle. Au centre des innovations, elle a inspiré un débat intitulé « Enjeux de la création et de la production en réalité virtuelle », au programme d’un colloque organisé par Claire Chatelet du RIRRA 21 de l’Université Paul Valéry (2).

Réalisateur du film « Altération », Jérôme Blanquet  a d’emblée révélé « la sensation physique éblouissante » que lui a procuré la réalité virtuelle : « une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus revenir à l’image flat ». Un des nombreux convertis à une discipline qui se rapproche du théâtre. « Mise en scène, présence des corps, répétitions des comédiens… Nous scotchons le sol, imaginons des chorégraphies. C’est très proche du théâtre ».

L’engouement est réel mais le modèle économique difficile à trouver. Faciles à construire, ces petits films [la plupart au format court-métrage], sont longs et laborieux à produire : « deux jours et demi de tournage pour Proxima », a témoigné son réalisateur Mathieu Pradat, de La Prairie Productions, mais une année de post-production passée à chercher des financements.

Le montpelliérain Luc Reder, fondateur de Chuck Prod, a réalisé un film assez fascinant sur les « Géants disparus », ces animaux préhistoriques surdimensionnés, à la fois documentaire et jeu, avec un paléontologue en forme d’hologramme. Bon connaisseur du secteur, il a regretté de son côté la frilosité du CNC, le Centre national du cinéma [dont l’aide est précieuse voire déterminante pour les projets qui lui sont soumis] pour les documentaires en VR. « On se sent un peu seuls ! »

« C’est un corps illégitime dans le monde du cinéma » a confirmé Benoît Blanchard, chargé de mission « Nouvelles écritures » à Uni-France. La VR est encore en phase d’évangélisation. Un exemple : « France Télévisions présente des films en VR sur son site mais bon courage pour les trouver ! »

Principal grief fait à la VR : elle n’offre pas d’expérience collective comme le cinéma. Les visionnages, casques sur la tête, sont des expériences solitaires. A Toulouse, le festival Storygraphes [qui se tiendra du 26 au 29 septembre] tente d’y remédier en organisant des échanges entre spectateurs après avoir vu le même film séparément. « La VR bute sur la question de la diffusion », résume Pauline Antipot, des Storygraphes, un des rares festivals en France avec VR Arles Festival (du 1er juillet au 25 août) ou Newimages (du 19 au 23 juin à Paris). Des lieux équipés ont émergé : comme le parc d’aventures Illucity à Paris mais ils sont encore rares. Il y a les salles Arcade, dédiées au jeu vidéo, « où la création a du mal à trouver sa place » souligne Luc Reder. A Montpellier, Upside VR, un parc indoor de 700m2 dédié à la réalité virtuelle a ouvert en décembre dans le secteur du CGR de Lattes. 

« En terme d’économie, on n’y est pas » a ajouté le producteur montpelliérain. « Personne ne gagne encore d’argent avec la VR. Il est désormais bien établi que ce n’est pas la poule aux œufs d’or». « Les gens ne sont pas prêts à payer pour voir de la VR » surenchérit-on du côté des Storygraphes toulousains. De fait, le dernier casque VR a être mis sur le marché , par Facebook, l’Oculus Quest, coûte 499 euros.

« Peut-être faut-il regarder du côté du théâtre pour trouver un modèle économique ? » a suggéré le réalisateur Mathieu Pradat tandis que Benoît Blanchard a formulé l’espoir qu’on « parle moins de la technologie et davantage des œuvres ».

Quelques notes positives toutefois pour finir [« L’aéroport de Montpellier vient de s’équiper d’un espace en VR, a tenu à préciser Luc Reder, ça va se dédramatiser, on avance doucement… »] dans un débat qui ne restituait qu’assez partiellement le boom de la créativité dans ce secteur. Un exemple parmi tant d’autres : l’extraordinaire collection d’art en VR de la plate-forme Arte Trips ou les prévisions optimistes du CNC sur « une filière d’excellence française, reconnue dans le monde entier. La France figure parmi les trois leaders mondiaux avec les Etats-Unis et le Canada ».

(1) https://www.cnc.fr/professionnels/communiques-de-presse/le-cnc-devoile-une-etude-inedite-sur-la-realite-virtuelle-et-les-experiences-immersives_978284

(2) Rirra 21 est une équipe d’accueil pluridisciplinaire qui compte quarante-cinq enseignants-chercheurs en activité, une dizaine de professeurs émérites et près de quatre-vingt doctorants. Elle réunit des spécialistes des littératures française et européenne des deux derniers siècles, de l’histoire et de l’analyse des films, des études théâtrales et des arts du spectacle, des arts plastiques, de la musique et des études culturelles.  La spécificité du laboratoire tient à l’étude de la transformation en œuvres littéraires, musicales, cinématographiques, théâtrales, plastiques, des discours sociaux, des pratiques de communication et des représentations collectives en France, en Europe et dans le monde francophone, de la révolution à nos jours.

« Altération » est une fiction d’anticipation en réalité virtuelle de 20 mn avec Amira Casar et Pom Klementieff. Ce film a été réalisé par Jérôme Blanquet, produit par Okio Studio et Arte, sélectionné au festival de Tribeca et récompensé au Paris Virtual Film Festival et au FIPA.

L’argument : « Alexandro se porte volontiers pour une expérience sur l’étude des rêves. Il ne se doute pas qu’il va subir l’intrusion de l’Elsa, une Intelligence Artificielle qui va numériser et assimiler son inconscient pour s’humaniser ».

Disponible sur l’appli Arte360VR.