LE SONGE D’UNE NUIT DE MONTPELLIER

Globalité de l’espace en mouvement, mais travail très finement tendu des lignes vocales et narratives : ce paradoxe fonde le succès de Le songe d’une nuit d’été à l’Opéra-Comédie. Une soirée dont le pétillement rappelle l’ère Maier dans les années 90. Nouvelles représentations à l’Opéra-Comédie : ce vendredi 10 mai 20h, et dimanche 12 mai 15h.

J’ai ma petite part de nostalgie. Déjà montpelliérain un peu ancien, mais ayant plus ou moins quitté la ville pendant deux décennies, je ne reviens à l’Opéra -désormais bien rarement – qu’en proie aux souvenirs des heures bruissantes, échevelées, des années Maïer à la tête de cette institution. Alors dans les années 90, le Frêchisme demeurait synonyme d’un soulèvement des ambitions. L’ouverture du Corum, avec son Opéra-Berlioz, en fut l’un des sommets. Et que dire de la production en ces lieux, alors confiée à Robert Carsen, d’un mémorable Songe d’une nuit d’été ?

Trois décennies plus tard, c’est sur la pointe des pieds que je pousse la porte, plus modestement, de l’Opéra-Comédie, où se donne, pour trois soirs seulement, une nouvelle production de la pièce de Benjamin Britten, cette fois confiée au metteur en scène Ted Huffman, dont on m’excusera d’avouer que son nom ne me disait rien jusqu’à cette semaine (et pour que tout soit clair, mon domaine de spécialité est l’art chorégraphique, non le lyrique).

Le contexte mental est posé. Lorsque le rideau (de fer) se soulève pour dégager le paysage d’un vaste plateau uniformément nu, j’avoue ma retenue : sous prétexte de radicalité contemporaine, ce vide ne traduit-il pas avant tout la rudesse budgétaire des temps montpelliérains actuels, sans plus rien des fastes d’antan ? Puis quand s’enchaînent les scènes d’exposition entre les protagonistes principaux, une tonalité assez monotone, finalement ennuyeuse, ne signe-t-elle pas un manque d’inspiration, bien poussif ?

Eh bien, tout faux. A propos du plateau nu, on peut commencer par parler d’espace à propos de cette production du Songe. C’est un magnifique traitement global, onirique et dynamique, qu’orchestre la mise en scène d’Huffman, dans les décors de Marsha Ginsberg et les lumières -du vif-argent à l’or-vermeil- de D.M. Wood. Il en va donc de ce bain lumineux qui porte au songe d’une nuit d’été qui serait essorée de torpeur. Une brume savante n’y est pas pour rien.

Le plateau dont on parlait, voit sa pente accentuée : cela projette le regard vers les cintres, et c’est tout un jeu d’échelle (aux deux sens du mot) qui l’anime. Le personnage de Puck y devient un commissionnaire volant, selon un dispositif de filins d’une légèreté peu commune, et on admire le tourbillonnement dansant dans les airs, sans que rien de son chant n’en soit altéré, de cet intercesseur des sortilèges affectant les humains.

Ces derniers demeurent au sol, où la remontée du plateau en fond de scène permet de grands jeux d’escamotage puis de réapparition aux regards, dans de vastes volées égrenées, quasi chorégraphiques, permises par l’effectif géant de l’Opéra Junior, ici engagé aux choeurs. Cette pièce restera au grand tableau d’honneur de cette formation montpelliéraine, elle en assume brillamment la portée dramaturgique et vocale -cela même si on continue d’espérer qu’une approche chorégraphique cette fois véritable, fasse droit au sens du moove qui anime cette skate-génération, en lieu et place de litanies de déplacements souvent empruntés.

Quant aux protagonistes principaux, une fois notée la belle puissance d’étrangeté de l’interprétation d’Oberon en contre-ténor, ce n’est pas que par manque d’acuité critique dans le domaine lyrique, que je reste peu tenté d’en détailler l’évaluation rôle à rôle. Car c’est une sensation de grande homogénéité qui l’emporte, entre lignes vocales et narratives très finement tendues, et agencées de manière parfois forte complexe -combien estimable- dans les situations de groupe, dont le mémorable crêpage de chignons entre les deux couples majeurs, au bord d’un genre d’échangisme lyrique. Et cela se donne sur la musique tout aussi finement tenue, pourvoyeuse d’atmosphères distancées, parfois de très grande délicatesse, par l’Orchestre national de Montpellier animé par la direction de Tito Muñoz.

Plutôt que les ivresses d’une effervescence onirique, que peut suggérer tout autant l’intrigue théâtrale inspirée par Shakespeare, cette vision s’articule de manière kaléidoscopique. Elle démultiplie les facettes des péripéties scéniques et des personnages -campés assez délicieusement dans des looks so british entre deux ères, par les costumes d’Annemarie Woods. L’esprit musarde avec la belle trouvaille des marionnettes géantes qui émaillent l’espace, tandis que l’intellect peut se vouer à une lecture de genre des performances masculines et inversées, surgissant dans la troupe paysanne et artisane -un peu gilets jaunes- du camarade Bottom.

Ainsi, ce qui ne se mettait en place que très progressivement au début, finit par oeuvrer en tuilages, déplacements et réarticulations, pour soulever peu à peu le souffle des grands songes qu’on espérait, par lesquels on s’étourdit tout ailleurs, quand bien même il ne s’agirait que d’un pauvre divertissement humain, sur un maillage d’errements amoureux, imbibés de philtres magiques. Tout cela transporte, cette réalisation rayonne. J’en ressors vivifié, et remarque alors qu’il est encore une autre tonalité qui a survécu à l’ère Maïer : soit le pétillement d’un public varié, oxygéné, sans rien d’affecté. Ce qui consonne avec Britten.

Renseignements : www .opéra-orchestre-montpellier.fr , 04 67 60 19 99

Crédit photos : Marc Ginot.

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