« PARASITE » : UN LONG FLEUVE TRANQUILLE CORÉEN

La Palme d’or 2019, « Parasite », est un jeu de piste drôle, cruel, maîtrisé. La famille sud-coréenne sous le regard de Bong Joon-ho offre une claque cinématographique pour tout le monde. Tout le monde est-il profondément méchant et désemparé ?

Depuis plus de 25 ans, je suis un lecteur régulier du magazine Mad Movies; la bête sur papier me fit découvrir les films de Bong Joon-ho, le réalisateur sud-coréen de la Palme d’or cannoise 2019 avec « Parasite », très méritée à mon goût. J’ai tout vu de Bong Joon-ho, moins un film, son premier, « Barking dog ». « Okja » et « Mother » m’ont brisé le cœur. Il y en a encore 4 autres, si je compte « Parasite », dont un film de monstre : « The Host ». Ce dernier titre résonne avec sa dernière production en date.

Bong Joon-ho a demandé à ce que les critiques ne divulgent pas les arcs narratifs et les revirements ciselant le bijou sud-coréen qu’est « Parasite ». Je garderai sa demande à l’esprit tout le long de ma chronique. 

Le parasitisme, c’est vivre aux dépends des autres jusqu’à l’anéantissement

Le parasitisme, c’est vivre aux dépends des autres jusqu’à, possiblement, l’anéantissement de l’hôte : on peut faire une lecture marxiste du film, lutte des classes, louer sa force de travail et son temps de vie, capitalisme, néolibéralisme, réussite économique et sociale, passer par les étapes de la domination capitaliste pour accéder à la libération ouvrière finale, et cætera. Mais cela ne serait pas intéressant puisque nous avons, toutes et tous, des cerveaux marxistes et libéraux. 

Dans la vie quotidienne, on entend, à longueur de journée, des griefs contre les possédants et les chefs d’entreprise. La radicalité du film est ailleurs. Particulièrement parce que Bong Joon-ho, co-scénariste avec Han Jin-won, a assez de lucidité pour ne pas faire de son métrage un pamphlet social, écrit en gros et gras, à basse vue contestataire. On en voit, on en lit, on en entend tellement, de ces vérités faciles acceptées par la majorité. 

Un « La vie est un long fleuve tranquille » sud-coréen

Qui verra « Parasite » pensera peut-être à ce titre d’un autre film, « Affreux, sales et méchants » d’Ettore Scola, la saleté, dans cette histoire sud-coréenne à portée universelle, n’étant pas que corporelle, « l’affrosité », néologisme qui me vient sous les doigts, et la méchanceté étant réparties à parts plus ou moins égales, entre les protagonistes, mais pas de la même façon, avec les riches qui, bien entendu, réussissent, les pauvres qui, pour survivre, magouillent à la petite semaine, rêvent à de plus grosses affaires. Je me dis, tiens, un « La vie est un long fleuve tranquille » sud-coréen !

Comme beaucoup de spectateurs qui ne sont pas partisans à 100% d’Engels, d’Adam Smith, de Proudhon, je me suis attaché à chacun des protagonistes parce qu’ils ont des fragilités et des blessures, comme nous toutes et tous, en vérité. J’ai pensé : « Quel salaud, quelle garce » pour chacun(e) d’entre eux quand, pour survivre, pour ne pas perdre ce qui a été conquis de haute lutte, pauvres et riches sortent les griffes, manipulent, font des mensonges plus ou moins petits, montrent les égoïstes qu’ils sont. « Parasite », c’est le champ de bataille des égoïsmes communautaires bien compris. Baudelaire, son poème « Au lecteur » : 

« Il rêve d’échafauds en fumant son houka. 

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

-Hypocrite lecteur, -mon semblable, -mon frère ! »

Y aurait-il de l’Etienne Chatillez dans l’esprit du long-métrage ? Dès la première minute du film, on cherche, chez les Groseille sud-coréens, à capter, sans la payer, la wifi des voisins. Toute la famille est au chômage. Le spectateur découvre un père, Ki-Taek, d’abord endormi, voire larvaire, une mère, un fils et une fille ayant l’âge des étudiants sans en être, c’est la famille pauvre. Elle vit dans un entresol inondable, minuscule, écrasant : si vous allez voir « Parasite », vous verrez les membres de cette famille se tenir rarement debout, ils sont souvent assis. Être assis empêche d’agir. Cette famille, c’est, qu’on le veuille ou non, nous tous.

Les Groseille et les Park, pauvres et riches

Quant à elle, la famille financièrement très à l’aise, les Park, habite une sublime et vaste maison d’architecte que, vous et moi, aimerions bien habiter : il y a de la superficie meublée avec soin, il y a de vastes pièces à vivre, il y a un reposant jardin que vous admirez depuis votre salon grâce à une immense baie vitrée, ce qui fera de vous comme les admirateurs d’un immense tableau bucolique, des happy few, pour reprendre le mot de Stendhal. Baudelaire n’est toujours pas loin : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté » qui font des envieux. Jalousie ( ?) d’un groupe pour un père mâle alpha, une mère au foyer pleine de compassion dame-patronesque, un jeune fils unique qui a connu, une nuit, une terrifiante terreur, une gouvernante impeccable, bientôt déchue.

Les espaces et l’architecture que parcourt, verticalement et horizontalement, la caméra de Bong Joon-ho, suivant ses personnages, auraient droit à toute une étude serrée que je ne ferai pas. Ils illustrent l’échelle sociale : on monte des escaliers, des rues, on descend des rues, des escaliers, on va dessus, on va dessous, le chemin est droit, Séoul est labyrinthique, l’enfer n’est pas circulaire, comme chez Dante, mais, comme chez Dante, l’enfer ce sont des marches pour accéder à un enfer toujours plus bas, toujours plus profond. Je pense à la longue scène durant laquelle, sous l’orage, des membres essoufflés de la famille pauvre dévalent, sous la pluie, des escaliers urbains. Ils rejoignent leur réalité, pas celle de leurs vies fantômes. Réalité et double-vie restent sans sécurité. Sic gloria transit. Parcours des losers que nous pouvons tous être ? Il y a toujours plus malheureux, oubliés, socialement invisibles que soi. La déchéance nous guette-t-elle ?

Comédie, thriller, film gore, sociétal

Comédie, thriller, film gore, sociétal, « Parasite », c’est le désir triangulaire mimétique de René Girard mis en dialogues et en images qui bougent. Le moment qui lance tout, entre Ki-woo et son meilleur ami, un étudiant qui peut payer ses études, est girardien en diable. Cette conviction sautera à la figure des lecteurs de l’anthropologue René Girard. Le désir de l’ami envers la fille de la famille riche provoquera le désir du fils de la famille pauvre. Ce dernier prendra en charge le désir amoureux, financier, social de son ami bien parti, lui, pour réussir socialement, financièrement, amoureusement dans l’existence. Ki-woo et sa sœur sont des losers talentueux comme la suite du film le dévoilera. 

L’ami doit s’éloigner de la ville. Il propose à Ki-woo de le remplacer auprès de sa dulcinée afin de lui donner des cours d’anglais. L’ami fait confiance à son ami. Il n’a pas confiance dans les autres qui pourraient approcher celle qu’il désire et veut épouser. La mécanique tragi-comique du parasitisme généralisé peut commencer. Professeur émérite de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyse, le Roland Gori de « La Fabrique des imposteurs » (éditions Les Liens qui Libèrent), à la vue de « Parasite », serait enchanté, je n’en doute pas. 

Deux groupes sociaux cohabitent dans la maison de la famille Park dont l’un n’a pas la place qu’il veut atteindre sans trop d’efforts à partir du moment où elle se fait coucou dans le nid qui n’est pas le sien. Dans un monologue, Ki-woo, le fils pauvre, rappellera combien, dans la société sud-coréenne, comme partout ailleurs, n’est-ce pas, il est très difficile de sauver du malheur économique soi et les siens quand vous n’avez pour tout secours que la force de caractère et la dureté au labeur qu’il se promet enfin d’avoir. Vivra-t-il, ce jeune homme, une autre trahison, une trahison envers lui-même, cette fois, dont le coût, humain avant tout, n’aura jamais été aussi grand ? Par la voie ‘normale’, il veut devenir un autre riche M. Park. Y parviendra-t-il ?

Le parasitisme est à tous les étages du monde comme il va

C’est peut-être la leçon principale du film : le parasitisme est à tous les étages du monde comme il va, de manière métaphorique et littérale. Vous comprendrez cette phrase en allant voir le film ou, si vous l’avez déjà vu, quand vous lirez ces mots. Le parasitisme envahit toutes les strates des sociétés. Il faut le savoir : nul ne sait jamais de quel(s) hôte(s) vous êtes l’hôte jusqu’à ce que la tête du ténia se faufile vers la clarté, hautement désirée, en bout de course. « Parasite », c’est le règne de la médiocratie et du faux-semblant. La toute-puissance de l’imposture. Jusqu’à ce que cela se casse la gueule. 

Et cela vient toujours. 

Bernard Madoff. 

Christophe Rocancourt. 

Frank Abagnale Jr. 

Ali Dia. 

Etc.

Dans « Parasite », le papa riche est le patron, avec chauffeur, d’une entreprise à la French Tech. Il n’est pas beauf, comme le beauf de la comédie française contemporaine dignement représenté par Christian Clavier ou Philippe Lacheau. Le papa riche bosse, il bosse, il bosse, il aime sa famille, il désire sa femme, il bosse, par son travail, il fait vivre des centaines de salariés. Ce père est du genre bourgeois convenable –ouvert d’esprit puisqu’il faut l’être–, aimable, apprécié, et moral –il y a, quand même, des limites à l’ouverture d’esprit–, c’est un bourgeois, comme l’est sa femme dialectiquement gentille et niaise et convaincue de connaître à fond les lumières et l’ombre du cœur humain. Cette famille est composée d’individus contre lesquels pestait, euphémisme, l’ultra Léon Bloy. Cette famille, c’est, qu’on le veuille ou non, nous tous.

Ce papa-là, la fin trentaine, est, sans doute, un homme courageux qui a trimé depuis l’école primaire, à la sud-coréenne, c’est-à-dire énormément, pour atteindre son statut. Il a trimé, c’est certain. Il a atteint une confiance en lui qui peut le rendre désagréable. Il s’est créé un petit paradis dans lequel vit sa famille, dans lequel il protège les siens, est certain de les protéger. 

Des hipsters sans barbe certains d’être les maîtres du monde

Dans une scène du film, vous le verrez avec ses employés les plus proches, des vingtenaires, dans son bureau. Ce sont des hipsters sans barbe, le menton et la joue coréens mâles n’étant pas, j’espère ne pas faire d’essentialisme réprouvable, particulièrement voués à être poilus. Vous n’entendrez pas ce qu’ils disent, mais vous verrez, à leur manière de prendre place, d’être assis sur un fauteuil, sur le bureau du patron, qu’ils sont certains d’être les maîtres du monde, c’est-à-dire ceux de la nouvelle économie que l’on ne voit pas et qui se matérialise avec nos téléphones intelligents et nos tablettes, par exemple.

Cependant, le film avançant, se complexifiant, la grosse part calamiteuse des « affreux, sales et méchants » est transmise, à tour de rôle, d’un groupe socio-culturo-économique à l’autre, comme un gris-gris couvert de puces de lit, ces maudites bestioles ! 

Ainsi, esprit de son temps, Bong Joon-ho est un moraliste à la Chamfort, un portraitiste à la Saint-Simon, c’est-à-dire hilarant, violent, acide, osant-tout comme le Balzac des « Contes drolatiques ». Oui, le présocratique du XXIe siècle que je suis a beaucoup ri. Comme mes voisins de rangée, au cinéma. 

Nous sommes tous des imposteurs

J’ai beaucoup ri parce que, comme Bong Joon-ho, ce me semble, je n’ai pas d’idéologie à défendre. Le réalisateur observe, il met en place, il montre ce qui se montre et se cache dans un monde où le désir triangulaire mimétique fonctionne à 1000 % parce que nous vivons dans un monde connecté, télévisé, médiatique propulsant, en temps réel, puissance au cube, sur le devant de la scène humaine, ce que beaucoup appellent réussites et ce que beaucoup appellent échecs. Je vous laisse choisir les domaines des échecs et des réussites, l’amour, le salaire, la progéniture, la visibilité des biens acquis, le confort, et cætera. Le désir capture. Le désir enferme. Le désir vous joue des tours. Le désir vous pousse à être un autre. Nous sommes tous des imposteurs.

Grâce à sa virtuosité, à la maîtrise de son sujet, aux acteurs, whouaou, les acteurs, les actrices dont le jeu collectif et le jeu singulier servent à merveille le sujet, « Parasite » est d’une noirceur éclairée pour le moins bienvenue en ces jours de somnambulisme volontaire et d’yeux grand fermés. Ça pique. 

Et c’est pourquoi le film primé à Cannes, cette année, s’achève sur une note d’espoir d’un noir absolu : une promesse est faite, impossible à tenir, qui, je l’espère, saura vous briser le cœur.

« Parasite » / 기생충

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