THIERRY CROUZET : UN LIVRE POUR UN PÈRE VIOLENT

Terrorisé par son père lorsqu’il était enfant, Thierry Crouzet remonte aux origines de sa violence : la guerre d’Algérie. Un livre d’amour. Un bon antidote à Yann Moix.

« Mon père, ce tueur » : le titre pose les choses d’emblée. L’auteur sétois nous avait habitués à des livres inspirés et vifs sur le numérique (« Son best-seller : « J’ai débranché/Comment revivre sans internet après une overdose »), à des savoureux journaux intimes de cycliste. Il a régalé récemment LOKKO d’un texte qui a eu un vrai succès : « J’habite la maison de Candice Renoir » (il loue régulièrement sa maison du bord de l’étang de Thau à la production de la série de France 2). C’est un tout autre registre qui est ici abordé, totalement inédit.

« Mon père était un tueur » démarre par l’enfance de l’auteur. « Je devais avoir quinze ans. C’était l’été 1978. la canicule ». Scène de ménage. La mère affronte une nouvelle fois « ce colosse, un grand blond aux yeux bleus, larges épaules, immenses mains; un Suédois né par erreur dans le midi de la France ».
« Je pars ! lui a lancé ma mère pour la centième fois.
Tremblant de rage, il s’est levé, il a couru vers le garage, où il rangeait alors ses armes, avant de revenir avec son cinq coups.
-Si c’est comme ça, je vous flingue tous« .

C’est le récit d’une enfance « sous tension », une chaise coincée derrière la porte de sa chambre pour se protéger. Saisi par une nécessité qui ne s’était pas jusqu’ici exprimée, Thierry Crouzet part à la recherche de ce père. Il veut remonter jusqu’aux origines de la violence. « La violence est-elle chez nous congénitale ? » s’interroge-t-il. Ou le fruit des circonstances ? Se décrivant « coléreux, explosif, intolérant », il veut « casser l’hérédité familiale. Reconstruire ». Direction l’Algérie.

Il utilise une vingtaine de pages manuscrites laissées par son père sur un bloc de correspondance, complète par une recherche documentée sur la DBFM, la brigade des fusiliers-marins. Et nous voilà en pleine guerre, depuis l’incorporation dans la Marine en août 1956 jusqu’au retour à Sète, en traumatisé encombrant.
Tireur doué, le père gravit les échelons. Posté à la frontière marocaine pour empêcher l’entrée des armes en Algérie au profit des Fellaghas, il tue. « Au moins dix fois ». « Jim l’a fait, il en est presque surpris. Il a tué un homme » écrit le fils en l’appelant par son surnom militaire. Les barbaries rivalisent : viols de très jeunes filles algériennes, d’un côté; enfant dont le corps a été tenu par les pieds et éclaté contre un rocher, de l’autre.

Reconstitution des maquis

Dans ce livre, Thierry Crouzet prolonge les écrits incomplets du père, et ce faisant écrit à sa place le récit inachevé. « Je dois entrer en Jim, me mettre à sa place comme je le ferais avec un personnage de roman » écrit-il. C’est la libre et efficace revisitation d’une légende familiale : on croirait certains passages sortis tout droit d’une confession paternelle. Jim grelottant de peur et de honte, effaré par les pulsions sanguinaires de ses camarades, est le personnage central de quelques impeccables morceaux de bravoure dans le maquis.

Un père violent ? Nous sommes très loin de la pénible affaire Yann Moix. Ce livre n’a été possible qu’après la disparition de son père, qui lui a laissé une mystérieuse lettre posthume, au contraire du roman de l’auteur de « Orléans » qui ébouillante publiquement toute une famille comme des homards. Ensuite, optant pour une distanciation salutaire, il s’adresse à son double « Jim ».
Mais un point commun avec Moix : la fuite dans la littérature. « J’ai fui ma réalité pour la supporter. J’ai lu et, plus les livres m’envoyaient loin, plus je les aimais, plus j’étais heureux, ».

Pardonner, se libérer

Dans « Mon père, ce tueur », la littérature en tant qu’arme rédemptrice s’impose face à l’obscurantisme de ce grand blond de l’étang de Thau, devenu fou à 20 ans. La violence y est enfermée « comme un monstre qui cherche à s’échapper de sa cage ». On sent bien ce qui sous-tend ce récit : une irrépressible et douloureuse envie de pardonner mais un pardon comme acte plus littéraire que libératoire, plus libératoire que mystique.
C’est un livre « sur » et « pour » et « avec », pas « contre », pas un livre de règlement de comptes. Derrière la terreur, l’amour filial en embuscade.

 

« Mon père, ce tueur », Thierry Crouzet, La Manufacture de livres.
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"J'ai du recréer mon père"

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