Pascal Dessaint, le roman de l’après-Calais

C’est entre Gravelines et Calais, sur un espace resté sauvage entre dunes et océan, où Pascal Dessaint a connu ses premiers émois de naturaliste, que l’auteur réunit les personnages de son dernier roman. C’est dans ce lieu à quelques encablures de la jungle de Calais, que l’on rencontre trois marginaux. Lucille, jeune institutrice dans le nord de la France, Anatole, retraité et Loïk qui sort de prison. Ces trois personnages, naufragés de la vie, vont tenter de cohabiter.

Lors de son passage à la librairie Ombres Blanches à Toulouse, en septembre, Pascal Dessaint a proposé un éclairage intéressant sur cette région, ancien bassin minier qui panse encore ses plaies. Il y incarne, Lucille, 26 ans, un âge considéré comme une période bénie où tout est possible, confrontée à la violence de la situation, à la réalité d’un territoire.

« Je m’appelle Lucille, j’ai vingt-six ans et je suis fatiguée de vivre. »

La jungle de Calais vient d’être démantelée et Lucille, qui avait démissionné de son métier d’enseignante pour venir en aide aux migrants, se retrouve désemparée. A la TV, on ne voit que la violence de cette jungle de Calais. « Le vrai conflit, c’est quand on a décidé de foutre en l’air les industries, rappelle Pascal Dessaint. Ces gens du Nord ne sont pas méchants mais ils n’ont pas compris ce qui leur tombait sur la tête. »
Pascal Dessaint explique qu’il a vécu auprès des migrants, des gens formidables. Mais il a aussi découvert la beauté des gens qui les accompagnaient. « Il faut savoir qu’on peut se retrouver en prison parce qu’on a donné un verre d’eau à des migrants, rappelle Dessaint. On est en France, dans le pays des droits de l’Homme et pourtant, on peut s’interroger sur la dérive du système. J’ai un ami qui s’est fait choper parce qu’il avait pris un migrant en stop. »

Cherchant un « point de chute », Lucille arrive chez un vieux loup solitaire nommé Anatole. Ce dernier lui loue une caravane sur son terrain. Il passe son temps à fabriquer des oiseaux de bois flotté, supposées être des leurres et destinés à la chasse. C’est un gentil. Il n’attrape pas grand-chose à vrai dire, mais il a un grand rêve, faire une chasse miraculeuse.

« Ma grande faiblesse c’est de croire à la bonté des êtres, à leur générosité … »

Le personnage est réel. Dans ses souvenirs de jeunesse, Pascal Dessaint se rappelle de Grand Fort Philippe et Calais. « Il y a un espace de non-droit. C’est là où j’ai fait mes études d’ornithologie et de naturaliste. Je peux vous dire que les chasseurs sont bas de plafond. Il y a quelques jours, un chasseur s’est acharné sur un bébé phoque sur une plage de Dunkerque. L’association Sea Sheperd et la Ligue de protection des animaux ont porté plainte contre le pêcheur ! Cette histoire me tord le cœur.
En août 2016, j’ai rencontré un personnage qui promenait sa hutte pour tuer quelques oiseaux. C’est un artiste à sa façon qui fabrique des happeaux. C’est le symbole de la fin d’un monde ancien. La perte des repères. Il était brasseur, marchand de frites. »

Le troisième personnage du roman est Loïk. « C’est un naïf, il est en renaissance, en rédemption. Il sort tout droit du bal des frelons. C’est une criminalité du Nord, de la misère sociale et émotionnelle. J’avais un copain qui dans sa jeunesse transgressait et braquait des stations-services. Aujourd’hui, dans le journal « La Voix du Nord », on voit les mêmes profils, mais ils braquent des Lidl ».
Quand Loïk entre dans le livre, Il est imprévisible, comme un diable. C’est toujours une victime. Il est lamentable, il a braqué une pizzeria et l’Éléphant bleu (parce que l’éléphant l’émeut)… Et puis il se lie d’amitié avec Anatole et Lucille, sa petite sœur comme il dit.

Sur fond d’analyse d’un désastre social, Pascal Dessaint nous fait partager sa passion pour la nature et les oiseaux. Il nous promène sur le littoral du nord de la France avec un trio de personnages qui aiment Jean Gabin, mais qu’on verrait bien chez Bruno Dumont. Une admiration sans borne de l’auteur pour l’acteur que l’on ressent dans des répliques comme celle-ci, qui clôt un chapitre dans la bouche de Loïk : «Quand un gars récidive, ce n’est pas qu’il est plus con qu’un autre. C’est seulement qu’il est con plus souvent. Nuance ».

A la fois léger et très pessimiste, le roman décrit des personnages qui ont pris trop de coups, mais tentent quand même de survivre et de trouver une raison de continuer. Ces gens-là sont comme nous tous, avec leurs contradictions, leurs failles, que l’on ne peut s’empêcher d’aimer.

L’horizon qui nous manque, Pascal Dessaint, Rivages Noir, 250 p, 19 euros.

Pascal Dessaint partage sa vie entre le nord de la France où il est né en 1964 et Toulouse où il vit aujourd’hui, deux univers qui nourrissent son inspiration. Ses romans ont été récompensés par plusieurs prix importants dont le Grand Prix de la littérature policière, le Grand Prix du roman noir français, le Prix Mystère de la Critique et le Prix Jean-Amila Meckert. En 1999, il publie « Du bruit sous le silence », premier polar dont l’action se déroule dans le monde du rugby. Depuis « Mourir n’est peut-être pas la pire des choses » (2003), tous ses livres sont sous le signe de la nature malmenée. Il évoque la catastrophe AZF de Toulouse dans « Loin des humains » (2005) et le scandale Metaleurop dans « Les derniers jours d’un homme » (2010). Il propose aussi régulièrement des chroniques et balades « vertes et vagabondes ».

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