Notre équipage sétois dans le désert d’Atacama

Les Montpelliérains Jean-Luc Tollemer et Sandrine Locci ont décidé de témoigner de la richesse de la planète et de ses océans en allant, en voilier, à la rencontre de leurs habitants. Leur périple jusqu’à Ushuaïa a commencé en septembre 2018 à Sète. La famille navigue à bord du voilier Luna Blu, propriété de la société Carbone-free, partenaire de cette aventure initiée par Planète en commun à Montpellier. Les voici dans le désert d’Atacama au Chili, l’un des plus arides du monde. 

A San Pedro de Atacama (1), Chile, on aurait pu rester les doigts de pieds en éventail au bord de la piscine de l’éco camping Los Abuelos, sans voir autre chose du désert que tout ce qu’on voulait bien montrer aux gringos (2).

Le Licancabur (3) et ses sommets enneigés. Les lagunes (4) couleurs pastels où quelques flamands déplient négligemment leurs pattes à l’aube. Les geysers del Tatio (5) qui fument et bouillonnent aux pieds des volcans. Le ciel pur du Chili où pour la première fois Saturne nous a dévoilé ses anneaux (6). Les vigognes couleur camel qui courent dans un décor de cinéma. On aurait pu rentrer à Buenos Aires ou à Paris des étoiles plein les yeux et du désert plein la bouche. Ranger dans notre placard nos chaussures de randonnée qui avaient foulé l’un des déserts les plus arides au monde. Publier sur Instagram nos jolies photos qui ressemblent à celles prises par nos voisins d’excursion. Poser sur un meuble le petit lama aux pompons colorés acheté en souvenir.

Et puis, non. On a décidé de pousser la route plus loin, de s’aventurer au-delà de la page 636 du Lonely et des promos des tours operators de la calle Caracoles de San Pedro (7). Direction Calama puis Antofagasta, là où le désert d’Atacama continue mais où le tourisme s’arrête. Là où les sites classés au Patrimoine mondiale de l’UNESCO cèdent la place aux mines à ciel ouvert (8). Là où les mini-bus qui nous baladent joyeusement sur les pistes des Andes sont remplacés par des camions citernes et des bennes de géant. La face cachée du désert d’Atacama.

Un côté pile, où curieusement les rayons du soleil n’ont pas la même action que sur le côté face. Un monde sans vie, sec et poussiéreux, industriel et mécanique, défiguré par plus d’un siècle d’extraction. Feo (9), comme Angel, un jeune Argentin, rencontré à Taltal un jour plus tard, l’a si bien résumé. A Chacabuco (10), en parcourant sous un soleil de plomb la ville aujourd’hui fantôme, construite au milieu du XIXè siècle pour extraire de la montagne, le salpêtre, l’or blanc du Chili, on a compris qu’Atacama avait aussi sa part d’ombre, autant, voire plus, que sa part de rêves. Que plusieurs générations avaient sué eau et sang pour pouvoir nourrir leurs enfants, ici comme ailleurs. Au péril de leur vie et au mépris de la terre, surexploitée comme eux, au nom d’une production toute puissante. Coincés derrière des caravanes de camions Mack (11), on a contemplé en silence la folie des hommes derrière les vitres de notre Yaris. Et puis, dans le désert depuis trop longtemps, on a accéléré en direction de l’Océan. Celui que Magellan avait nommé Pacifique (12) avant de comprendre à ses dépens qu’il s’était trompé.

Nous sommes lundi 7 octobre 2019 et il est 10h57. Nous sommes sur la route, à 250 kilomètres environ de Buenos Aires et tout va bien à bord.

(1) et (7) San Pedro de Atacama est la porte d’entrée pour visiter le désert éponyme. Ce village oasis est entièrement dédié au tourisme. On y croise de fait 95% de touristes de toutes nationalités et 5% d’autochtones qui vivent de l’activité touristique, sous différentes formes. Les excursions tout compris en mini-bus sur les sites remarquables y sont particulièrement développées. Les vendeurs sont regroupés en majorité dans la calle Caracoles. Les sites sont aussi accessibles en voiture particulière, comme nous l’avons fait, avec un bon GPS et de bons pneus. La plupart sont payants, privés ou gérés par des communautés, « pour assurer leur préservation ». Les coûts sont très variables.
(2) Le gringo, c’est l’étranger.
(3) Le Licancabur est un volcan dont la fière silhouette haute de 5920 mètres domine une partie du désert. Magnifique !
(4) La laguna de Chaxa que nous avons visitée fait partie de la Reserva Nacional Los Flamencos située sur le Salar d’Atacama. D’une superficie de 320 000 hectares, le Salar est formé de lacs plus ou moins temporaires dont les sédiments sont essentiellement constitués de sel d’origine volcanique. Trois espèces de flamands endémiques y vivent et se nourrissent d’algues microscopiques et de micro-vertébrés. Aussi roses que nos camarguais !
(5) Les geysers del Tatio sont des sources d’eau chaude qui jaillissent par intermittence en projetant eau et vapeur à haute température. Ils sont situés à 4820 mètres d’altitude sur l’Altiplano. Spectacle garanti au levé du soleil.
(6) La seule excursion que nous avons choisie de réserver auprès d’une agence est une observation du ciel pur de l’Atacama. 2h30 sous la voûte céleste de cette partie du monde à l’écart de la pollution lumineuse avec les explications éclairantes et passionnantes de Alain Maury, un astronome français qui a créé sa propre station d’observation. Le bouquet final : une observation des planètes et des étoiles à l’aide de plusieurs télescopes professionnels. On vous recommande vivement cette belle initiation à l’astronomie dont on ressort avec le sentiment que l’univers ne tourne pas qu’autour de soi, contrairement à l’idée reçue !
(7) voir (1)
(8) Dans le désert d’Atacama, on recense de nombreuses mines à ciel ouvert, dont la mine de Chuquicamata, la plus grande au monde, d’extraction de cuivre et la plus grande mine d’extraction de lithium. Ce dernier minerai est notamment utilisé dans les batterie de nos téléphones portables et des voitures électriques. L’ extraction du cuivre comme du lithium demande des ressources en eau supérieure à celles qu’on trouve sur site. L’exploitation des ressources de l’Atacama est une des principales activités économiques du Chili.
(9) Feo veut dire laid.
(10) Plus personne ne vit aujourd’hui à Chacabuco, hormis Ricardo, le fonctionnaire d’Etat qui veille sur ce patrimoine national chilien ; les restes délabrés d’une ville de 7000 habitants qui a poussé en plein désert avec ses bassins de décantation du salpêtre utilisé à l’époque comme fertilisant et explosif, ses petites maisons mitoyennes, son école, son église, son épicerie, son théâtre, sa piscine… A circuler dans ses rues désertes et poussiéreuses par 35°, on imagine mal comment on a pu naître, grandir, travailler et mourir ici.
(11) Gros camion américain qui a donné son nom à MACK, le semi-remorque qui transporte le célèbre CARS. Les jeunes ou moins jeunes parents comprendront.
(12) Après avoir découvert et traversé le célèbre détroit de 611 km qui relie l’Atlantique Sud au Pacifique, Fernand de Magellan, s’attaque à la « mer du Sud », un océan pas si pacifique que ça.

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