En rade à Buenos Aires, nous rêvons d’Ushuaïa

Longue attente pour les montpelliérains Jean-Luc Tollemer et Sandrine Locci, et leur fils, qui auraient du acoster ces jours-ci à Ushuaïa, la pointe la plus méridionale de l’Amérique du Sud et un des endroits les plus difficiles au monde en terme de navigation. La ville argentine est le but de leur croisière environnementale entamée en septembre 2018 à Sète à bord du voilier Luna Blu. Mais une météo très défavorable les bloque sur le port de Buenos Aires.

No… pero si

C’est bien connu. « Le vent déteste les humains » (1). Sans doute qu’il n’est pas le seul. On doit concentrer depuis un sacré bout de temps maintenant les rancœurs des uns et des autres, de la terre à la lune, de la fourmi au bison, du pissenlit au baobab, du flocon à la vague (2). On doit passer pour les incapables de la planète, les ratés de l’univers, les après moi le déluge, les courage fuyons. Des perchés ou des tarés, c’est selon, qui font leur propre malheur et un peu ceux des autres aussi, scient la branche sur laquelle ils sont assis, d’un arbre dont ils ont oublié qu’ils ne sont ni les propriétaires, ni les seuls locataires. Des bactéries dans leur boîte de Pétri qui mangent jusqu’à épuisement (3). Goulûment et tristement. Espèce animale douée d’intelligence, pas toujours utilisée et pas toujours à bon escient. Capable du meilleur comme du pire lequel l’attire irrésistiblement vers le fond. Même les meilleurs amis de l’homme, peu nombreux au demeurant, doivent commencer à réfléchir.

Bref, que le vent ne nous soit pas toujours favorable, c’est de bonne guerre. « Je hais les voyages » et les navigateurs aussi. Lévi-Strauss (4) lui a sûrement emprunté cette réflexion criée un soir de tempête, quand les éléments se déchaînent, histoire de vous rappeler qui est le patron. Oh hé matelot, le cap’taine, c’est moi ! Tu largueras les amarres si je veux !
Caramba, encore raté ! Depuis 15 jours on est dans les starting blocks pour les 40è mais toutes les fenêtres (5) nous passent sous le nez. On est aux abonnés dépressions en série, tendance anti-cyclone mou. C’est rouge sur les cartes (6) et nous on ronge notre frein. Pour faire diversion, on fait chauffer le moteur, on allume l’électronique et on met le chauffage à fond. Le Luna Blu semble comme un cheval à qui on a promis des prairies pour galoper. Excité. Nous aussi. Mais pour l’instant, c’est si… pero no, comme disent les argentins. En même temps, ils sont aussi capables du no…pero si (7). Ça laisse un immense champ des possibles. Avec un peu d’endurance, de patience et de confiance, on peut comme au Chambouletout, remettre les mots dans le bon ordre. L’Argentin bouche aussi vite l’horizon qu’il sait l’éclaircir. Suffit de le savoir et d’entendre avec le sourire son non pour qu’il ait envie de vous dire oui. Par nature, il est fidèle à son esprit de contradiction. Mais il aime par dessus tout être agréable. Sachant qu’il y a toujours un petit délai entre le « no » puis le « pero si ». Sa botte secrète pour se rendre définitivement attachant. No… pero si. Comme les humains, le vent a aussi ses côtés girouette. Il finit toujours par tourner.

Nous sommes jeudi 31 octobre 2019 et il est 7h28. Tout va bien à bord du Luna Blu qui attend comme son équipage, une météo stable pour quitter Buenos Aires, et mettre du Sud dans son cap.

(1) « Le vent déteste les humain ». Erik Orsenna dans « Salut au Grand Sud » écrit avec Isabelle Autissier, et publié aux Editions Stock en 2006, reconnaît que les navigateurs excédés par les caprices du vent, souvent contraires aux désirs des hommes, peuvent en arriver à cette conclusion, un brin parano.

(2) « Du flocon à la vague » est le titre d’une exposition de la Surfrider Fondation qui oeuvre depuis 1990 pour la protection des océans. L’impact de l’homme sur l’environnement est visible partout sur la planète. Les déchets plastiques sont omniprésents ; au milieu de l’Océan Atlantique comme au sommet des Andes. A Buenos Aires, les poissons meurent dans le port et les canards nagent au milieu des bouteilles de soda.

(3) Vision empruntée à Yann Tremblay, chercheur à l’Institut de Recherche pour le Développement qui a confié en 2018 à l’équipage du Luna Blu un protocole d’observation d’oiseaux marins.

(4) « Je hais les voyages et les explorateurs ». Ainsi commence l’ouvrage référence Tropisme, écrit par Claude Lévi-Strauss, anthropologue et voyageur.

(5) La bonne fenêtre météo est celle attendue par tous les navigateurs.

(6) Sur les cartes météo électroniques, plus la force du vent est importante, plus c’est rouge.

(7) Non… mais si. L’ argentin et à fortiori le fonctionnaire argentin, est coutumier de cette formule.

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