Au CDN, la Méditerranée en scène

L’an dernier se tenait à Grammont les toutes premières Rencontres des arts de la scène en Méditerranée. Du 8 au 16 novembre a eu lieu une nouvelle édition préparatoire qui a rassemblé une vingtaine d’artistes. Spectacles, rencontres professionnelles, concerts, lectures : elle préfigure une Biennale des arts de la scène en Méditerranée qui aura lieu en novembre 2020.

 

« Mettre en commun les questions qui traversent la pratique de notre art dans cette zone du monde en redéfinissant les conditions d’invention et de solidarité » annoncent Nathalie Garaud et Olivier Saccomano. Ce projet d’événement théâtral méditerranéen avance. Il figurait déjà dans leur dossier de candidats à la succession de Rodrigo Garcia au Centre dramatique national de Montpellier. « Mettre en commun nos problèmes et nos rêves » résume Nathalie Garraud. « Nous ne sommes ni historiens, ni géographes, ajoute Olivier Saccomano. Sous le nom de Méditerranée : une métaphore en partage. Un lieu de contraction des contradictions de notre époque ».

Les deux dernières éditions auront donné un aperçu à la fois de la dynamique qui se met en place et aussi des formes de ce théâtre peu vu en France. De ce point de vue, la future Biennale aura pour effet de stimuler le déplacement des œuvres du bassin méditerranéen, actuellement très entravé.
Que nous dit-il ce théâtre méditerranéen pour ce qu’on en a vu récemment ? Sans surprise, la question du départ y prédomine. Et des femmes. De leur paradoxal pouvoir dans cet espace géographique où elles sont encore soumises aux pires archaïsmes. Dans « Ghalia’s Miles », un chœur antique clame : « Ne sous-estimez pas la force des femmes ! » Et les corps, aussi, seraient-ils plus quotidiens, plus populaires, moins taillés pour la scène ? Enfin, on y chante beaucoup ! Du pur tragique méditerranéen en chansons.

Qu’ont ces troupes invitées à Montpellier de commun ? La plupart sont ultra-fauchées, ne reçoivent pas d’argent public, trouvant des solutions auprès de fondations, le privé palliant la béance des politiques culturelles dans cette zone. Quel contraste avec cet équipement de luxe, à la française, qu’est un Centre dramatique national !
Cela n’empêche pas ces théâtreux de la Méditerranée de s’engager : en 2017, le collectif Zoukak a reçu d’Emmanuel Macron au musée du quai Branly , le Prix Culture pour la paix (Fondation Chirac) pour ses multiples actions sociales auprès de toutes les communautés frappées par la guerre.

« Franchement, tu y as cru à Tsipras ? »

Le départ. Il n’est question que de cela dans « Clean City », la pièce grecque qui ouvrait les festivités, début novembre, proposée par Anestis Azas et Prodomos Tsinikoris. Les deux figures du théâtre expérimental grec sont parties du « discours fasciste » sur la propreté d’Athènes. « Il y a quelques années, dans une Athènes au sommet de la crise économique, le slogan raciste « Clean up the city » portait les esprits à la recherche de boucs émissaires. Cette pièce est partie d’une question simple et matérielle : « Qui, en réalité, nettoie Athènes ? » Réponse : le plus souvent, des femmes migrantes ».

Elles sont sur scène. Venues des Philippines, d’Afrique du Sud, de Bulgarie, de Moldavie, d’Albanie, ce sont des migrantes sans mari. Parmi elles, une ancienne professeur de Faculté. Elles ont aussi des choses à dire sur ces étrangers « qui ont des éviers en marbre et mangent des pissenlits ». Drôle de quintet aux couleurs du monde qui parle grec… Des déçues de Tsipras. 20 ans à cotiser et pas de retraite. A l’évocation des violences commises par le mouvement d’extrême droit Aube Dorée, la femme africaine étouffe un sanglot. Elle l’a vécu dans sa chair. Quelque chose craque alors derrière le jeu -presque trop bien appris- de ce théâtre documentaire. Avec tout ça, ce sont leurs propres enfants qui veulent maintenant quitter la Grèce, qui fut leur Eldorado à elles. Ballet de plumeaux devant la reconstitution en miniature des intérieurs qu’elles ont épousseté, ces forçates nous ont fait rire et ému.

« Tout le monde quitte le Liban »

« Tout le monde quitte le Liban« , confirme Omar Abi Azar à LOKKO. « C’est rare un Libanais qui reste ». Dans une forme plus épique, on a vu ensuite « Ghalia’s Miles » de la Zoukak Théâtre Company. Son metteur en scène Omar Abi Azar est artiste asssocié du CDN montpelliérain et, depuis 15 ans, un compagnon de route de Nathalie  Garraud et Olivier Saccomano. Heureux de ce qui se passe au Liban depuis un mois. « Heureux de voir autant de gens dans la rue qui ont brisé le mur de la peur. C’est historique ! Les plus jeunes sont devant car ils n’ont pas connu, comme ma génération, la terreur des Miliciens« .

Sur scène : 1 seul homme. 6 femmes. Extraordinaire scénographie : des rampes de ventilateur derrière des grilles se mettent au service de la dramaturgie, en en marquant les pauses et les relances. Conte picaresque et musical, en arabe surtitré, « Ghalia’s Miles » raconte l’odyssée d’une libanaise de 17 ans, enceinte d’un palestinien, à travers la Syrie, l’Egypte, l’Irak, la Lybie. Elle fuit son pays natal pour l’Europe contre l’avis de sa famille. « L’Europe : qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? Ce sont des terres sans humanité ».

Tout le tragique méditerranéen contenu dans l’aventure de cette jeune femme -figure mythique contemporaine- subissant viols et tortures, traversant des pays dangereux avant d’accoucher -et de se noyer ?- au large de Lampedusa. « Nous n’avons pas peur du tragique en Méditerranée ! commente Omar Abi Azar. Le tragique, ce n’est pas péjoratif ! »

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