Déprogrammation de Polanski : le « J’accuse » d’Yves Jeuland

Après la déprogrammation par la ville du film « J’accuse » de Roman Polanski annoncé au cinéma Nestor Burma, le président de Occitanie Films, auteur du célèbre documentaire sur Georges Frêche -« le Président »- écrit son indignation au maire de Montpellier. Voici ce texte en intégralité sous le titre « Ce film qu’on ne saurait voir ».

Monsieur le Maire,

Je tenais à vous faire part de ma stupéfaction devant la décision de votre municipalité de retirer de la programmation du cinéma Nestor Burma le film de Roman Polanski « J’accuse ». Que la ville de Montpellier choisisse à la place du spectateur ce qu’il a le droit de voir ou de ne pas voir est aussi grave qu’incompréhensible. Que faites-vous du libre arbitre de chacun ?

La semaine dernière, le cinéma municipal d’Ivry, Le Luxy, a subi cette même déprogrammation. Alertés, nous sommes plusieurs à nous être mobilisés. Je n’imaginais pas que j’aurais à vous écrire quelques jours plus tard pour une décision similaire prise à Montpellier. Permettez-moi de le faire publiquement.

De quel droit interdire ou censurer un film ? S’il s’agit de « punir » le réalisateur, pourquoi sanctionner également les acteurs, les techniciens, le distributeur, le scénariste, les exploitants, les spectateurs ? Tous coupables ? Une œuvre est collective. On est dans la plus grande confusion.

Dans cette logique, faudrait-il bannir des médiathèques de Montpellier les livres de Sade, Céline, Tournier et les disques de Michael Jackson ? Faudrait-il interdire au Nestor Burma de programmer les films de Griffith, de Jean-Claude Brisseau, de Woody Allen et de tant d’autres, ainsi que tous les longs-métrages produits par Harvey Weinstein ? La liste serait longue. S’agissant du film de Polanski, la décision est d’autant plus choquante que l’œuvre ne peut être suspectée de promouvoir des idées dangereuses ou répréhensibles, bien au contraire. « J’accuse » est un grand film, utile et nécessaire, qui devrait faire partie d’un programme d’éducation à l’image auprès de tous les lycéens de Montpellier et de la Région.

Cette logique infernale qui semble être la vôtre devrait conduire à mettre en place à Montpellier un comité de censure chargé de sélectionner les créateurs moralement irréprochables dont les productions seraient seules autorisées à être diffusées. Pourquoi ne pas créer une commission municipale sur les activités antiféministes ? On voit où tout cela nous mène. On se croirait revenu au temps des ligues de vertu qui s’en prenaient aux mœurs de Charlie Chaplin et de quelques autres. On confond la qualité d’une œuvre et la moralité de son auteur. C’est dangereux et c’est absurde.

Appeler au boycott ? Libre à chacun. Appuyer sur l’interrupteur ? C’est tout autre chose. Cette mise au ban est indigne.

Le combat contre les violences faites aux femmes mérite mieux que cette piteuse instrumentalisation. Il passe par l’information, le dialogue, la libération de la parole, et on ne peut que saluer le courage salvateur des femmes qui s’expriment aujourd’hui. Leurs voix permettent une prise de conscience inédite. En aucun cas, on ne saurait affronter la domination masculine dans le 7e art avec des oukases et des exclusions. Légitimer la censure revient à affaiblir ce combat.

Je me souviens des manifestations à Montpellier, place de la Comédie au milieu des années 1980, demandant l’interdiction des films « Je vous salue Marie » et « La dernière tentation du Christ ». J’espérais que cette période était révolue. Mais les intégrismes perdurent.

Attaché au Nestor Burma qui m’a accueilli pour présenter mon travail, attaché à la ville de Montpellier où j’ai fait mes études et exercé mon métier de réalisateur, je tenais à vous faire part de mon indignation. J’espère de tout cœur que votre municipalité reviendra sur sa décision et que vous rétablirez à Montpellier la liberté d’expression et de diffusion.

Sincèrement,
Yves Jeuland, réalisateur
Président d’Occitanie films

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6 commentaires sur “Déprogrammation de Polanski : le « J’accuse » d’Yves Jeuland”

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