Baro d’Evel triomphe dans la surenchère

Des acclamations à tout rompre ont salué la pièce « Falaise » aux termes de ses deux représentations combles, la semaine dernière, au théâtre Jean-Claude Carrière. La troupe toulousaine orchestre un fabuleux transport dans un univers tout autre. Parfois au risque de la surcharge.

 

 

L’histoire entre Montpellier et la compagnie Baro d’Evel est aussi brève que fulgurante. Et intense. On la découvrait en 2018, avec la création du duo Là au festival Montpellier danse. Lequel s’employait alors à une valorisation stratégique des équipes artistiques de la région Midi-Pyrénées. La naissance de la grande région occitane commandait l’opération.

Quoique cela se passât au Théâtre de la Vignette, c’est-à-dire à la frange du dit festival, l’impact fut assez considérable pour qu’un grand public trépigne d’impatience à l’annonce d’une nouvelle pièce de Baro d’Evel, pour cet hiver 2020. Mieux : il ne sera pas dit que l’ex capitale du Languedoc-Roussillon se met à la traîne de Toulouse. Montpellier Danse est cette fois rejoint par le Domaine d’O.

Une medina d’un noir basaltique

Sur la scène géante du Théâtre Jean-Claude Carrière, une sombre construction monumentale, d’un noir basaltique, et de grande hauteur, a pris place. L’ensemble est percé d’encoignures et ruelles, à la façon tortueuse d’une medina. Les entrées et sorties du plateau seront l’une des grandes questions scéniques de Falaise. Pour les huit artistes s’activant sur scène, cela va se faire souvent les pieds devant, en défonçant littéralement des trappes dans les parois, en rampant, en s’extrayant, par insinuations ou escamotages.

Escalades à mains nues, roulades et rebonds

Cela peut se faire aussi par des déboulés de grande hauteur, à se casser le cou, chutant et s’agrippant de façon vertigineuse entre plateformes et galeries. Dans l’ascensionnel, on tutoie l’escalade verticale à mains nues. Les réceptions au sol roulent et boulent, bondissent et rebondissent, de face, de côté, ou à la renverse, comme du caoutchouc, parfois tout emmêlés les uns dans les autres. On y ressent une forme d’abandon à la gravité -et loi gravitaire- du monde ; mais dans l’étourdissement d’allant généreux de circassiens ignorant toute peur. Si l’acuité, l’intensité, la profusion marquent Falaise, cela se déploie toutefois avec un sens remarquable de la maîtrise rythmique.

Des colombes, un cheval blanc

Là n’est pas le seul ressort de la machine aux merveilles. La musique rock, le chant lyrique, transcendent une atmosphère, sans cela tendue dans le contraste systématique entre les seules couleurs noir et blanc qu’orchestre la chorégraphie. La présence animale essaime de grands moments de trouble enchanté. Quand des colombes volettent en plein dans l’esprit des scènes, un cheval blanc émouvant rayonne d’une majesté presque absente, pourtant obstinée à se prêter aux jeux humains avec une énigmatique bonne volonté. Alors que la question animale s’est radicalisée, cette présence exhausse la folie humaine d’une dépense gratuite en art et en spectacle, comme une offrande faite aux pensées à quatre pattes.

Une parenthèse onirique

Très souvent, « Falaise » ouvre des béances de transport vers des univers incroyables, où l’esprit s’oublie, en parenthèses oniriques, quand pourtant le monde représenté est celui d’une catastrophe, au bord de l’effondrement. Excitant aigre-doux. Faut-il alors que devant tant de talent et de virtuosité, on exprime tout de même une réserve. C’est qu’avec Là en tête, le souvenir était celui de l’épure impalpable et de la suspension magique. A l’inverse dans Falaise, de nombreux signes trahissent une tentation de la surenchère.

Le surligné de la dramaturgie

Quand tout se déroule longtemps sans paroles, on en vient finalement à un blougi bulga de saynètes surjouées et nudité inutile. Quand un incroyable saut dans le vide se produit une fois, il nous impressionne comme de droit. Reproduit deux fois, il se confirme. Mais cinq ou six fois de suite, il s’empâte au goût de revenez-y. Ce n’est là qu’un exemple de l’appuyé, du surligné qui surcharge souvent la dramaturgie. Retenons encore ce détail, d’une bande-son recyclant des tubes du chant baroque, boostés à un niveau criard par la sono.

A savoir tout faire, les artistes de Baro d’Evel n’échappent pas au risque de l’emballement. Côté son, on les préférera donc revenus après les saluts, pour sinuer dans la salle, le foyer, le hall, dans un jeu de fanfare finalement cérémonieux et pondéré. On aime alors cette distance, un peu relevée.

Photos : François Passerini

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