Notre équipage sétois sur la route des glaciers de Patagonie

Les Montpelliérains Jean-Luc Tollemer et Sandrine Locci ont décidé de témoigner de la richesse de la planète et de ses océans en allant, en voilier, à la rencontre de leurs habitants. Leur périple a commencé en septembre 2018 à Sète. La famille navigue à bord du voilier Luna Blu, propriété de la société Carbone-free, partenaire de cette aventure initiée par Planète en commun à Montpellier. En décembre, ils atteignaient leur but : Ushuaïa. Le dernier billet de Sandrine LOCCi nous vient de l’ile Gordon située en Patagonie Chilienne.

A Puerto Williams, la ville la plus australe du monde (1), le 1er janvier est un jour comme les autres. Le Micalvi (2) ne résonne plus des chants des marins du monde qui ont trinqué jadis jusqu’à l’aube sur son bar en bois vernis. Comme Ushuaïa, sa célèbre voisine, la petite commune chilienne vient de finir d’installer les capitales de son nom en grand format pour forcer le selfie. Mais en cette période estivale, le touriste se fait rare malgré le soleil qui fait briller la campagne humide. Depuis longtemps, les enfants du quartier ignorent les déchets qui minent leur terrain de jeu en friche. Le fonctionnaire du service de l’immigration (3) aurait préféré rester au chaud avec sa femme et son bébé plutôt que d’avoir à se déplacer pour tamponner les premiers passeports de l’année. Et la patronne de l’épicerie ne sera pas plus souriante aujourd’hui que les 364 autres jours à venir.

Dans quel état je serai au retour ?

En ce début d’année 2020, j’ai moi aussi l’humeur chagrin et la tête enfoncée dans le col de ma veste de quart. Serait-ce le syndrome de la citrouille qui me travaille ou celui de la ménagère bientôt quinqua qui s’éveille ? Dans quel état sera Cendrillon quand elle troquera dans 6 mois son 47.7 (4) et l’Océan contre sa Dacia et l’A9 ? Réussira-t-elle à passer d’une réalité à une autre sans y perdre plus qu’une pantoufle ? Le doute s’installe brusquement. Comme pour nos capacités à changer le cour des événements. Que faut-il se souhaiter en 2020 ? De la santé ? De l’amour ? De l’argent ? Une planète plus propre ? Des hommes moins cons ? Un monde meilleur ? Je peine à former mes vœux pour cette nouvelle année et d’ailleurs j’y renonce car nous sommes pressés d’aller écouter le bruit des glaçons avant qu’ils ne se taisent définitivement.

Sur la route des glaciers du Beagle

La route des glaciers du Beagle, c’est un peu comme la route des vins. On y croise sur quelques milles une concentration de glaciers presque aussi grande que les vignobles sur les petites routes de Provence. La glace a aussi en commun avec le vin qu’elle vieillit bien. Sucer un glaçon millénaire du Seno Pia (5) ne procure pas exactement les mêmes sensations que de boire un verre de Gigondas mais l’émotion est aussi intense que de déguster un grand cru millésimé. Et le grondement du glacier qui pousse dans l’eau sa production marbrée de bleu peut être autrement plus grisant que de déboucher une bonne bouteille. Un bruit sourd et profond, proche de celui que produit le tonnerre après l’éclair. Qui surprend le silence de la montagne et nous saisit. Et dont on voudrait ensuite garder plus que le souvenir.

Nous sommes samedi 11 janvier 2020 et il est 22h56. Nous sommes amarrés depuis deux jours dans la magnifique Caleta Cinco Estrellas, sur l’ile Gordon située en Patagonie Chilienne.

(1) Puerto Williams, commune de la Patagonie chilienne, est effectivement la ville la plus australe du monde. Mais contrairement à Ushuaïa qui a su se faire un nom sur le globe, Puerto Williams s’est peu développée et demeure un gros village rural où les juments et leurs poulains sont plus nombreux que les touristes de passage dans ce coin reculé de la planète.
(2) En 2010, nous avions aimé l’ambiance du Micalvi, un ancien bateau construit en 1925 et qui naviguait initialement sur le Rhin, reconditionné en 1962 en Yacht Club avec ponton et bar ; une institution aussi célèbre que Chez Peter aux Açores ou encore chez Tibeudeuf, le bar des marins de l’ile de Groix en Bretagne. 10 ans plus tard, le ponton existe toujours mais le bar du Micalvi n’est plus. Reste aux murs des salons déserts du vieux bateau, les témoignages de tous les équipages arrivés en voilier jusque là. On regrette aujourd’hui le silence de ce lieu mythique déclaré musée naval régional par l’Armada chilienne en 1976.
(3) Pour pouvoir naviguer en Patagonie chilienne, il faut faire son entrée au Chili, à Puerto Williams, après avoir fait sa sortie d »Argentine à Ushuaïa. Quelques heures de démarches administratives au départ et à l’arrivée pour pouvoir aller écouter le bruit des glaçons.
(4) 47.7, c’est le nombre de pieds du Luna Blu, soit 14,5 mètres de longueur.
(5) Le Seno Pia est un des nombreux glaciers présents dans les bras du Beagle.

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