La librairie « Un point un trait » met Lodève à la page

Stephan Pahl, Isabelle Pahl et Saskia Roche font partie de ces Lodévois créatifs qui dynamisent une ville en pleine mutation. Ouverte en mai 2019, leur librairie « Un point un trait » est vite devenue un lieu de référence à Lodève.

 

 

Si Lodève ne vous évoque rien d’autre qu’une sortie d’autoroute et un bourg perdu de 7500 habitants quelque part au pied du Larzac et aux portes du Salagou; si vous pensez que cette ville, que certains appellent « le pot de chambre de l’Hérault », est orpheline de son festival « Les Voix de la Méditerranée » et s’est endormie au pied de sa cathédrale, il est temps de revoir votre jugement.

A la recherche de cette nouvelle énergie qui grouille dans les petites villes françaises, nous avons laissé traîner nos oreilles et promené nos pas à Lodève. Et là, surprise, la cité s’est réveillée. Elle grouille de nouveaux projets, pullule de créations, d’utopies et de récréations. La librairie « Un point un trait » en est l’illustration. Située en centre ville, elle explore la culture dans toutes ses dimensions. Vendre et faire connaître des livres, c’est bien mais faire vivre le livre dans ses ramifications sociales et artistiques par des débats, des rencontres, des expos, des conférences, c’est encore mieux.

Stephan, Isabelle Pahl, et Saskia Roche (de gauche à droite sur la photo), les trois mousquetaires de la librairie « Un point un trait » savent lire entre les lignes et vivent leur lieu comme un trait d’union. Frédéric Feu, conférencier du centre d’imagination scientifique et technique, pour une balade gustative pour le moins « spéciale ». Ils ont tous les quatre un point commun, celui d’avoir envie de raconter une nouvelle histoire avec un présent à réinventer et une double dose d’imagination.

Si Lodève m’était contée… L’histoire de la librairie « Un point un trait » pourrait en écrire un nouveau chapitre. Depuis son ouverture en centre-ville, en mai dernier, la librairie est devenue un point de rencontre, un trait d’union entre les Lodévois. Ce samedi jour de marché, elle s’anime dès l’ouverture. Des clients venus réceptionner un ouvrage commandé, des habitués passés dire bonjour, discutent romans, nouveautés, actualité politique ou parlent du futur troc de graines dont le prospectus est posé sur le comptoir. A l’heure de l’apéro, les sacs s’empilent dans un coin, les visages s’animent, les discussions s’entremêlent; certains clients ont fait de la librairie un point de ralliement.

« Lorsqu’ Eric Mercy a pris sa retraite, nous avons été tentés par l’aventure. On ne pouvait pas imaginer Lodève sans une librairie »

Installée à l’intersection des deux rues les plus commerçantes, « Un point un trait » s’est établie dans un magnifique immeuble du XVIIIe, avec parquets en points de Hongrie, plafonds hauts, linéaires soignés, salle de lecture, coin enfants. Une petite salle au fond accueille des signatures d’auteurs, des cafés philo, des petites conférences de poche et des vernissages. Aux beaux jours, elle ouvrira sa terrasse, où l’on pourra venir siroter des boissons fraîches. En bas, donnant sur le jardin, une autre salle pourrait à terme être transformée en café littéraire.

Mais ne brûlons pas les étapes. De l’autre côté du couloir encombré de cartons empilés [« les invendus à renvoyer »], Stephan et Isabelle Pahl (photo ci-dessus), jeunes libraires mais communicants aguerris, ont en plus de leur nouveau métier, continué leur vie d’avant. Ils sont en plein bouclage de « C le MAG », magazine local et gratuit, créé en 2003, qui leur a permis d’entrer dans le sérail de ceux qui font la ville et ont envie de la faire avancer. Leurs bureaux jouxtent la librairie. Du Mag’ à la librairie, le pari était un peu osé. Mais quand l’occasion s’est présentée, le couple n’a pas hésité très longtemps. La librairie « Un point un trait » existait déjà, en face du Musée, mais le local était petit quoique très apprécié. « Lorsqu’ Eric Mercy a pris sa retraite, nous avons été tentés par l’aventure mais nous avons cherché plus grand afin de pouvoir faire évoluer l’enseigne. On ne pouvait pas imaginer Lodève sans une librairie », raconte Isabelle, fidèle cliente de l’ancien libraire et lectrice boulimique de polars.  C’est en visitant les locaux que le couple s’est décidé. L’opportunité était trop belle, l’immeuble idéalement situé. Le jour de la première visite, Saskia Roche était l’agent immobilier : « En discutant du projet avec elle, le jour de la visite, nous avons trouvé notre associée ! ». Le trio ne se connaît pas.

Stephan et Isabelle vivent à Lodève depuis 23 ans. L’âge de leur fils ainé. Après des études de cinéma à Paris, le couple projetait de s’installer à Montpellier mais le boulot de cadreur que Stephan avait trouvé tombe à l’eau. Ils emménagent à Lodève. Ils n’en repartiront pas.

Saskia Roche (photo ci-dessous) n’avait de Lodève qu’un souvenir de ville grise, traversée sur la route des vacances chaque été, dans laquelle elle se jurait de ne jamais habiter. Elle y débarque pourtant en 2011, mariée, 3 enfants. Institutrice, elle a lâché l’enseignement pour reprendre des études de lettres et civilisation néerlandaise. Elle est sans emploi. Elle s’enrôle comme bénévole au secours populaire, donne des cours d’alphabétisation puis crée un « Blabla café » où se retrouvent, une fois par semaine, des femmes musulmanes pour parler « de tout, chaque semaine d’un thème différent, la maternité comme l’homosexualité ». C’est alors qu’elle entend parler de l’association l’Encrier. Elle cherche des écrivains publics. Saskia tiendra des permanences au CIAS (centre social). L’immobilier viendra après, lorsqu’ il lui faudra un salaire plus élevé.

Quand le projet de librairie se présente, Saskia passe plusieurs mois à apprendre les ficelles du métier avec Eric, l’ancien libraire, puis complète sa formation à Paris. A l’ouverture les trois associés se distribuent les rôles. « C’est plutôt un avantage de ne pas se connaitre. Chacun fait ce qu’il sait faire, simplement ». Saskia accueille et conseille les clients, Isa la gestionnaire s’est rajouté des heures de compta et Stephan continue de faire ce qu’il a toujours fait, le communiquant. Il organise les événements, les causeries qu’il filme, enregistre et retransmet sur les ondes de Radio Lodève. Il tisse les partenariats. Avec lui et d’autres qu’il rallie, « Un point un trait » se fait un nom. Il reçoit des auteurs, organise avec un ami et collaborateur régulier de « C le MAG », des cafés philo qui trouvent leur public. Il nous montre le questionnaire en ligne qu’il vient d’envoyer à son fichier clients (10 000 personnes) pour qu’ils choisissent les thèmes des prochains cafés. La vingtaine de réponses qu’il a déjà reçues placent en tête celui de « La pertinence de la désobéissance civile ». Côté conférences, Stephan a un côté Folon qui attire les lucioles.

En décembre, son ami et complice Frédéric Feu (à gauche, sur la photo ci-dessus), membre du Centre de l’imaginaire scientifique et technique au cœur de l’Hérault (CIST), vulgarisateur scientifique, metteur en scène de spectacles et d’expos scientifiques, est venu présenter un panorama des pires bouffes du monde. On y était. La palme des nourritures cauchemardesques est revenue ce soir-là au repas de mariage des Inuits. On vous livre la recette : « Commencez par décapiter deux cents bébés pingouins dont vous plongez les corps dans de la glace. Laissez-les pourrir jusqu’à ce qu’un jus noir déborde des contenants. Puis prenez un phoque, le plus grand possible, ouvrez-lui le ventre, enlevez les viscères et mettez à la place le concentré de cadavres de bébés pingouins. Laissez macérer le tout trois mois en plein soleil en ayant pris soin de bien recoudre le ventre de l’animal. Dégustez pour les noces. Le mariage traditionnel est toujours en vigueur chez les Inuits ».

« Quand un client revient me dire qu’il a aimé un livre que je lui ai conseillé, c’est une petite victoire »

Ce samedi de fin janvier à la librairie, des enfants farfouillent, des parents s’apostrophent, des curieux musardent, un auteur local est venu voir si on ne lui prendrait pas quelques exemplaires. « Evidemment oui !« . Saskia attentive, conseille, écoute. Une cliente lui parle d’un livre « formidable » qu’elle vient de lire, « Croire aux fauves » de Nastassja Martin, elle note d’en commander puis la guide vers d’autres lectures qui pourraient lui plaire. « J’adore entrer dans la tête de gens, imaginer les lectures qui leur correspondraient, rentrer dans leur intimité. Leurs lectures racontent leur histoire, j’apprends à les découvrir, ils me racontent leur vie, les livres servent à faire parler. Quand un client revient me dire qu’il a aimé un livre que je lui ai conseillé, c’est une petite victoire ». Elle aime quand elle tombe juste, quand un réfractaire à la lecture se laisse amadouer, quand ce grand père vient lui confier sa liste de course pour Noël, ne sachant pas ce que peuvent lire ses petits-enfants, mais déterminé à partager avec eux son goût des livres.

Dans l’arrière-boutique, Isabelle déballe des cartons : « on en reçoit jusqu’à 5 par jour ». Elle voulait une librairie généraliste où tout le monde puisse trouver son bonheur, mais s’interroge en ouvrant un catalogue d’éditeur au hasard sur comment faire les bons choix. « Bien sûr, on peut renvoyer les invendus, mais il faut payer les retours », et « même lorsque le livre est un succès, difficile d’évaluer son potentiel réel et de savoir combien d’exemplaires commander ». Qu’elle se rassure, les clients sont là pour l’y aider. « Ils nous font part de leurs lectures. Moi qui pendant des années n’ai lu que des polars, je lis peu les prix littéraires. Le dernier Femina, « Par les Routes » de Sylvain Prudhomme, je ne l’aurais pas ouvert si une cliente ne n’en avait pas donné l’envie. J’ai tellement aimé que je l’ai conseillé à tout le monde et il s’est très bien vendu ». En ouvrant « Un point un trait », elle avait une librairie en tête, aujourd’hui, la librairie ressemble à ses clients.

« Libraire, c’est un métier qui se construit avec les gens« , confirme Saskia (à gauche), la « commerciale » du groupe, en rangeant des livres sur une étagère. Le secret, selon elle, serait de pouvoir satisfaire toutes les envies de lectures. Celles des lecteurs confirmés comme celles des lecteurs plus occasionnels qui cherchent des ouvrages de vulgarisation. « Nous avons à Lodève une population éduquée et une autre plus éloignée des livres. La ville s’est repeuplée d’urbains, d’artistes, de retraités venus expérimenter d’autres façons de vivre. Le mélange avec les gens d’ici, plusieurs générations de harkis, des ruraux, néoruraux, babas, écolos, bouddhistes (descendus du Temple juste au-dessus), vieux, jeunes, est intéressant ». Une cliente l’apostrophe. « Un cadeau pour une amie ? Elle aime les récits de femmes et vous aviez pensé à quel livre ? Ah, oui, c’est le livre sur les violences faites aux femmes. Vous êtes sûre qu’elle est en état de recevoir ça ? » La cliente finit pas se décider pour un recueil de nouvelles d’une américaine primée par le « New-Yorker ». La chance sourit aux débutants. A Noël, la librairie a fait le plein. « La panthère des neiges » de Sylvain Tesson s’est vendue à plus de 100 exemplaires. « On s’étaient trompés en passant la commande ! ». Ils se sont tous vendus. Autre succès, le livre de photographies de Georges Souche sur le Lac du Salagou. Il est venu faire une dédicace. « Avec les grèves et le ras le bol de la conso qui ne profite qu’aux grandes enseignes, les gens ont préféré acheter local ».

De nouveaux clients ont poussé la porte, étonnés de trouver à Lodève ce qu’ils s’apprêtaient à acheter à la Fnac ou en ligne. Les livres sont au même prix partout. Ici comme ailleurs, votre fidélité est récompensée. Certains y sont sensibles. « Vous avez bien tamponné ma carte pour les 5% de rabais ? » D’autres affichent clairement leurs valeurs. « Non gardez vos 5%, je préfère faire vivre un commerce de proximité ». Nos trois libraires trouvent que Lodève commence à avoir des choses à raconter. Comme beaucoup de gens d’ici, ils n’ont pas envie d’attendre que les changements leur arrivent d’en haut. Personne n’y croit plus. Ils ont décidé d’œuvrer eux-mêmes pour transformer leur vie et celle des autres autour d’eux. Ils ne vont pas s’arrêter là. La librairie leur ouvre des portes, provoque des rencontres, suscite des envies. Leur nouveau bébé leur demande beaucoup mais leur donne en retour des ailes toutes neuves. Pour eux, l’histoire ne fait que commencer.

Pour suivre l’actu de la librairie « Un Point Un Trait » : www.unpointuntrait.fr

Frédéric Feu, membre du CIST, Centre de l’imaginaire scientifique et technique au cœur de l’Hérault, ouvrira prochainement à l’emplacement de l’ancienne librairie, face au Musée Fleury, un cabinet de curiosité. On vous en reparlera.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *