Lagarce, le théâtre de l’instabilité familiale

Louis rend visite à sa famille pour la première fois depuis des années. Il a l’intention de leur annoncer sa maladie mais son arrivée fait resurgir des tensions familiales empêchant sa révélation. « Juste la fin du monde » est une pièce de théâtre écrite par Jean-Luc Lagarce à Berlin en 1990, alors qu’il se savait atteint du sida. Xavier Dolan a adapté la pièce dans un film sorti en 2016. Auteur de « Lagarce. Un théâtre entre présence et absence » (Classiques Garnier), Lydie Parisse nous parle de la récente mise en scène de Jean-Charles Mouveaux, au théâtre Jacques Coeur.

 

 

La sensibilité frémissante de Lagarce

Loin du maniérisme un peu emprunté des mises en scène de Lagarce, qui mettent en avant la dimension métadramatique de son théâtre, le travail de Jean-Charles Mouveaux, qui résulte d’une longue immersion lagarcienne, propose, après plus d’une décennie de recherche, une seconde version de « Juste la fin du monde » (après celle de 2005). Il restitue la sensibilité frémissante de l’écriture de Lagarce, dont les acteurs s’incorporent avec naturel le phrasé, entre l’affirmation des mots et les remords d’écriture, les biffures, la difficulté à dire, le dialogue intérieur, les gestes esquissés, les regards fugaces, tout une palette de glissements imperceptibles que le jeu des acteurs parvient à incarner.

L’univers instable de la maison familiale

La seule marque de formalisme est peut-être le décor déconstructiviste, formé d’un encombrement de tables noires côté jardin, des tables à tiroirs, parfois renversées. Une composition abstraite qui dit les relations complexes, mais aussi l’univers instable de la maison familiale, qui, de décompositions en recompositions, sert de cadre à un moment de parenthèse : après une longue absence, un dimanche, Louis vient annoncer (non pas annoncer, dire) à sa famille sa mort prochaine, et devra repartir sans avoir pu placer un mot. Il y côtoiera sa mère, son frère Antoine, sa sœur Suzanne et sa belle-sœur Catherine [Les acteurs sont Jean-Charles Mouveaux, Vanessa Cailhol, Philippe Calvario, Jil Caplan, Chantal Trichet].

Ce décor peut faire songer à l’espace transitionnel d’un déménagement, mais il offre aussi un espace vertical à gravir, les acteurs pouvant monter ou descendre ces escaliers, avec de fugaces moments de rencontres au sommet, comme dans la confrontation des deux frères lors du premier quasi-monologue d’Antoine. La mise en scène de Jean-Charles Mouveaux n’est jamais statique, les équilibres sont instables, les duos éphémères, les conflits larvés proches, la tension permanente.

Une dramaturgie du conflit

Car c’est bien une dramaturgie du conflit qui sous-tend l’action dramatique. « Juste la fin du monde » est la pièce-maîtresse de son auteur, qui aurait pu en écrire d’autres si la mort ne l’en avait pas empêché. Par cette pièce, il inaugurait un tournant dans son écriture, qui ne demandait qu’à éclore à partir de ses racines d’enfance, expérimentant la dangerosité de revenir sur ses pas, et la paradoxale force qu’on y trouve pour construire et édifier, comme il l’écrit dans « Du Luxe et de l’impuissance », ce recueil de textes précieux sur sa démarche d’écriture, que nous avons entendus après le spectacle, par des acteurs très impliqués dans les propos de Lagarce.

Un homme dans le monde sans être du monde

La pièce parle de douleur, la douleur est bien là, diversement déclinée chez Suzanne et chez les deux frères, sur le mode tragique pour Antoine, sur le mode du cri retenu pour Louis. Ce théâtre nous touche par son humanité, par sa langue, que Jean-Charles Mouveaux sait interroger depuis le lieu du jaillissement de l’écriture. Il incarne en Louis celui est dans le monde sans être du monde, un présent-absent à la manière des anges des « Ailes du désir » de Wenders, un film que Lagarce aimait et qui nous ramène au contexte d’écriture de la pièce, dans le Berlin de la chute du Mur. En même temps, l’acteur joue un personnage de Louis très impliqué physiquement par ce qui se passe sur le plateau, qui suit le frémissement des êtres, les accompagne, danse avec eux sur « Je t’attends » de Charles Aznavour, est parfois forcé de réagir, pour protéger, pour contredire, jusqu’à ce qu’il ait le dernier mot.

L’intermède, qui a tant embarrassé les metteurs en scène, ne pose pas de problème à Jean-Charles Mouveaux, qui l’inscrit dans la fluidité du dispositif global, où le jeu d’atermoiements entre apparitions et disparitions, présent et mémoire, prend appui sur un voile de fond de scène aux jeux d’éclairage subtils : une zone frontière entre la naissance et la mort que chacun traverse, et qui, dans le basculement inimaginable de la fin, culmine dans le bleu lors de l’assomption de Louis.

https://www.lydieparisse.com

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