Résilience de Yann Lheureux

Dans un émouvant solo, vu le 26 février au théâtre de la Vignette, en co-accueil par la saison Montpellier Danse, le chorégraphe invente le geste qui absorbe et dépasse l’éloignement progressif de sa mère en proie à l’Alzheimer.

 

 

Depuis plusieurs années, le chorégraphe montpelliérain Yann Lheureux compose des portraits dansés pour des partenaires dont les histoires de corps l’ont marqué. La plupart étant eux-mêmes artistes de l’expression corporelle (acrobatique, circassienne, chorégraphique). Quelque chose de très singulier advient, avec la création toute récente de son dernier solo, Ici soit-il. C’est qu’il en est, cette fois, lui-même l’interprète. Or on ne saurait le rebattre sur un auto-portrait.

Une immense présence de l’absence

Une immense présence de l’absence empreint Ici soit-il. Seul sur le plateau, le chorégraphe et interprète y est en permanence accompagné par la conscience très complexe du rapport à sa mère, alors que celle-ci a été diagnostiquée Alzeimher en 2011. Cette situation l’anime profondément, au point qu’il s’est approché, en position d’artiste, du monde des soignants, aidants, patients et résidents dans des EHPAD.

On vient de parler de « conscience très complexe » juste ci-dessus. Ici soit-il ne se résume absolument pas un document sur le douloureux problème de l’Alzheimer. Déjà le titre du solo le suggère : c’est bien Yann Lheureux lui-même qui s’engage ici et maintenant sur le plateau. Il s’y invente, s’y auto-génère (soit-il, dit-il, fait-il) en inventant le geste qui absorbe et dépasse la situation autobiographique vécue.

Le propos ne sera pas celui de l’apitoiement

Ailleurs que dans le seul récit, le danseur semble tout reconsidérer de sa propre danse, sa conception de l’art chorégraphique, qui a tant à voir avec la notion de mémoire du corps, ainsi que de ses usages institués ; et dérèglements à envisager. Le propos ne sera pas celui de l’apitoiement. Le tableau ne sera pas celui du délabrement gestuel. Ici soit-il se condense, en quarante minutes pas plus, sourdement porté par des sons de toute profondeur, sur un haut travail d’écriture ; extrêmement ciselé.

Yann Lheureux fouille loin, derrière, un peu à la façon dont sa scénographie très sobre lui donne l’apparence de passer derrière le miroir et s’y dissoudre en ombre fœtale. Si on n’avait rien su des intentions de ce travail, il n’est pas dit qu’on se fût rendu compte des sources douloureuses auxquelles il puise. La danse de Yann Lheureux est pleine, assumée via une corporéité très ouverte, gourmande d’une multitude de niveaux, de plans, de directions.

Une sérénité atteinte dans l’acceptation

Pour autant ni volubile, ni tapageuse, cette danse se compose dans des modulations d’intensités, des justesses d’articulations, des orchestrations pondérales, d’où émane un sentiment de grande justesse.
Reçue dans l’émotion, Ici soit-il respire étrangement une forme de sérénité atteinte, quoique mise à nu dans l’acceptation, bien plus que l’âpreté d’un déchirement. Elle a pu nous paraître presque insolite, dans sa richesse de danse éprouvée, après tant et tant d’années de spectateur confronté aux influences abrasives de la performance.

Photos Alain Scherer

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