« Le mental prend moins cher quand on peut s’aérer les idées »

« LA VIE AU TEMPS DU COVID »

Aux Pays-Bas, « les gens sont invités à rester chez eux mais sont libres de leurs déplacements ». Anne Leray a été longtemps une éminente journaliste culturelle à Montpellier (à La Marseillaise). Elle est désormais journaliste, blogueuse, social media manager à La Haye.

Mercredi 8 avril. La pluie s’est arrêtée nette depuis trois semaines. Il n’a jamais fait aussi longuement beau aux Pays-Bas. Il y a un décalage total entre l’état tragique d’un monde qui en bave et la beauté du printemps où la vie végétale explose sous nos yeux.

Scénario de science-fiction

Nous avons été beaucoup à penser au début que cette catastrophe mondiale rivalisait avec les pires scénarios de science-fiction. Pas un jour n’est pourtant passé en 2019 sans que soit lancée une nouvelle alerte environnementale. Nous nous sommes pris le mur plus tôt que prévu.

Le Coronavirus est entré dans notre Histoire et dans nos vies privées, invisible et un peu plus concret chaque jour, encore indompté. Quelle sera l’issue de cette sombre histoire qui monopolise la totalité de l’actualité quotidienne et des hôpitaux débordés ?

Privé de l’imprévu

Notre nouveau microcosme digital nous attache encore un peu plus au mode assis. L’animal social que nous sommes est privé de l’imprévu qui fait le sel de ses interactions. Le saint écran sert, aide et console mais ne remplacera jamais le contact direct qui va, on le sait plus que jamais, jusqu’au partage des postillons.

Être ensemble. C’est ainsi que nous vivions. Dans les films que nous regardons, il devient de plus en plus étrange de voir des foules insouciantes et des gens évoluer ensemble en toute proximité. En manque des autres, en manque de culture, en manque de moments collectifs.

La bise pas interdite

Aux Pays-Bas où vivent 17 millions de personnes, 2248 âmes sont décédées à ce jour du Coronavirus. Tristes décomptes. L’asphyxie des services de réanimation n’a pas encore été pointée et ne devrait a priori pas l’être. Dans un Etat où les libertés individuelles font tourner le collectif, où le sens civique de chacun doit jouer à plein, il n’a pas été demandé aux habitants de rester enfermés à domicile et les frontières sont restées ouvertes.

Les gens sont invités à rester chez eux mais sont libres de leurs déplacements à condition de ne pas se regrouper et de garder la distance exigée : 1,5 m. La bise n’a quant à elle pas été interdite. Elle est presque inexistante. Cette particularité néerlandaise du non-confinement, devenu peu à peu « lockdown intelligent », marque une vraie différence culturelle avec la gestion de plusieurs autres pays, dont la France.

A La Haye, il y a du monde dehors

Face aux positions du gouvernement, je ne sais pas toujours sur quel pied danser. Je sais en revanche que le mental prend moins cher quand on peut s’aérer les idées. L’angoisse n’est pas vraiment palpable dehors. L’atmosphère est même la plupart du temps détendue sous ce ciel bleu inaltérable.

Chacun donc fait ses choix. Certains s’auto-confinent, certains s’auto-isolent en famille et sortent avec précautions (c’est notre cas). Certains sont inquiets, certains sont relax ou simplement fatalistes. A La Haye, il y a du monde dehors. Pas mal d’enfants jouent ensemble dans les parcs.

Se voir en vrai mais à distance

Les Néerlandais n’ont pas peur du mauvais temps et savent profiter du moindre rayon de soleil. Plus les températures sont en hausse et plus la volonté d’isolement semble fléchir. Des systèmes D sont créés pour continuer à se voir en vrai mais à distance. La vie s’organise autrement avec des gens un peu moins les uns sur les autres.

Le printemps pousse l’humain vers l’extérieur. Il en va de même en France, je crois. Avec les vacances de Pâques, avec le temps qui passe et la patience qui décroit, le gouvernement fait non pas la chasse aux œufs mais aux dé-confinés spontanés. Peu à peu les mesures de distanciation finissent par se rejoindre presque, sauf que les Français doivent se cacher pour sortir.

«Chers enfants, vous nous manquez »

Une quatrième semaine sans école s’est ouverte. Chaque matin nous partons à 8h30 et nous faisons le trajet qui va vers l’école. Le quartier est calme à cette heure, et plus beau que jamais à cette saison. Un tour de pâté de maisons plus loin, la journée commence. Cette mise en jambe est une routine bienfaisante pour les enfants. La patience avec laquelle ils prennent la situation est incroyable. C’est pourtant rude une vie sans copains.

Sur le fronton des écoles, les enseignants ont écrit en lettres colorées « Chers enfants, vous nous manquez ». Les habitants du quartier ont mis des peluches aux fenêtres pour que les enfants partent à la chasse aux ours le temps d’une sortie. Depuis longtemps je trouve qu’aux Pays-Bas, le monde de l’éducation, et celui des adultes en général, est particulièrement chouette avec ses enfants.

Quel monde demain ?

Des masques, des gants, des savons, des désinfectants… nous avons tous hâte de pouvoir mettre fin à ce protocole assez lourd qui fait office de nouvelle norme. Ne pas aller voir ses proches est devenu un acte bienveillant, se toucher peut tuer. Dans nos vies très domestiques, les questions pratiques face au virus côtoient des vertiges plus existentiels. Quel monde demain ? 2020, année confinée.

Anne Leray

Son blog La Haye des Arts ici

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