« Nous sommes coincés à Singapour dans un jour sans fin »

Sophie* vit et travaille à Singapour depuis trois ans. Après quelques années en Suisse, elle et sa famille se sont établis dans la Suisse de l’Asie, ville-état prise pour modèle de réactivité et de lutte contre la pandémie… Mais début avril, le vent a tourné et un confinement très strict s’est mis en place. Un récit glaçant.

 

 

« Singapour a pris très tôt les mesures contre le Coronavirus : le spectre du Sras de 2003 qui les avait fortement touchés planait toujours. D’autre part, un tiers environ des Singapouriens sont d’origine chinoise. Au moment où la vague a touché l’Europe et surtout les Etats-Unis, Singapour a rapatrié ses citoyens qui ont ramené le virus. C’est à ce moment-là que ce modèle vanté par tous a commencé à être hors de contrôle.

Les émigrés tracés

Depuis trois semaines, on perd un peu la notion du temps. L’épidémie a touché les dortoirs des workers pakistanais et indiens où vivent plus de trois cent mille personnes. Ils ont déjà des conditions de vie non enviables; là, ils se tapent une épidémie folle. Ils sont tous testés et il y a tous les jours plus de mille cas rien qu’avec ces workers. Mais très peu de morts. On reçoit quotidiennement des WhatsApp du gouvernement qui nous donnent le nombre de cas et nous détaillent si ça vient des workers dans les dortoirs, citoyens de seconde zone sans laquelle la ville-état ne pourrait pas fonctionner, ou des Singapouriens et autres expatriés.

Des escadrons anti-Covid

La ville-état a été très forte au début de l’épidémie pour retracer les historiques, pour savoir qui avait été contaminé et par qui. Des escadrons du MOH, ministère de la Santé – ça fait un peu Harry Potter – allaient voir les personnes contaminées et leur entourage proche – leur patron, leurs amis – et les interrogeaient de façon extrêmement poussée. On a eu des témoignages : c’était très musclé, il fallait répondre à tout, et pas question de dire : «Je ne sais pas, je ne me souviens plus !» Au début, ça a très bien marché sauf que quand la vague a explosé, ce travail de fourmi n’était plus possible. Aujourd’hui, seuls 75% de cas sont tracés.

Tu peux le payer très cher

Nous étions en confinement souple depuis trois semaines : on pouvait prendre l’air en famille, faire des courses, courir, et télétravail pour tout le monde. Mais depuis une semaine, c’est devenu beaucoup plus strict. Attention si tu es pris à ne pas respecter une des consignes du gouvernement ! Ça peut aller jusqu’à la révocation immédiate de ton visa si tu es étranger. Il y aurait eu à peu près 100 Français expulsés, avec un visa de travail révoqué pour non respect des règles. A Singapour, ils ne disent pas clairement les choses mais comme nul n’est censé ignoré la loi, tu as intérêt comme nous à être abonné au WhatsApp du gouvernement pour être tenu au courant des nouvelles règles. Si jamais tu ne respectes pas, tu peux le payer très cher.
A Singapour, la plupart des policiers sont en civil et au moment où ils ont imposé les mesures de distanciation sociale, ils ont aussi missionné des ambassadeurs de « social distancy », qui étaient habilités à faire des remarques sur ton comportement si tu ne respectais pas la distance autorisée. Des gens se sont rebellés et sont partis en prison. Ici, ça ne rigole pas du tout.

A Singapour, tout est propre, confortable

Ça fait trois ans qu’on est là. La vie est très confortable. Tout est fait pour que ça soit confortable, tout est propre. Tu voyages tous les week-ends en Thaïlande ou ailleurs. Un peu Disneyland… mais agréable. Au moins la moitié de la population active [hors workers) est composée d’expatriés. Un des surnoms de Singapour est « La Suisse de l’Asie ». Nous avons vécu en Suisse : il y a des choses qui sont similaires. Comme l’existence d’un site pour dénoncer les comportements non appropriés des voisins.

Pas de pénurie de masques

Depuis une semaine, on n’a plus le droit de sortir à plus d’un adulte et uniquement pour faire ses courses. Impossible de faire ses achats en ligne. Le masque en tissu est obligatoire dès qu’on sort. Ils en ont distribué un par personne. Ici, pas de problème de pénurie de masques : ils étaient préparés et avaient des stocks. Côté pénurie, c’est plutôt les pâtes qui manquent [il ne reste plus que des alphabets] et le papier toilette… Personne ne comprend cette folie du papier toilette, surtout qu’ici il y a des douchettes partout…

On s’est sentis très seuls, très loin

A un moment, les médecins singapouriens ont eu pour instruction de ne pas soigner les gens qui n’avaient pas de visa. On s’est dit : si ça part trop en vrille, ils ne vont pas soigner non plus les expat’ ! Là, on s’est senti très seuls, très loin, d’autant qu’on vient d’avoir un petit garçon. Heureusement que le virus est peu violent pour les petits, sinon je serais rentrée en France. Je préférais être dans le marasme en France mais avoir au moins les mêmes chances d’être soignée que les autres. Singapour est un pays qui pratique la préférence nationale. Par exemple, le congé maternité légal est d’un mois supplémentaire si tu es Singapourienne.

Une préférence nationale

La ville-état est gouvernée comme une entreprise. C’est très bien fait…. surtout pour les Singapouriens. Il y a tout un programme d’aide guidé par la préférence nationale. Ils font beaucoup de choses pour les industries, selon des critères nationaux. Si tu as généré tant de chiffre d’affaires sur le territoire singapourien, tu as droit à une aide. Si tu emploies des Singapouriens, tu as droit à des aides. Ils sont en train de miser sur le futur pour relancer l’économie. Mais tout le monde se demande ce que Singapour va devenir avec la crise économique. Les offres d’emplois sont gelées, beaucoup de gens perdent leur boulot. Personne ne sait comment ça va reprendre, ni dans combien de temps.

Nous sommes coincés à Singapour dans un jour sans fin. C’est ça qui est un peu bizarre. Nous nous posons des questions sur ce qu’on veut faire après. Ça remet un peu les idées en place sur ce qui est important ou pas… »

*Le prénom a été modifié

 

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