Tony Allen, sorcier rythmique

Le batteur nigérian, longtemps compagnon de route de Fela, était un sorcier du rythme que tout le monde s’arrachait. Il s’est éteint à 79 ans, le 30 avril dernier. L’hommage de Frank Tenaille.

 

A une époque où nous organisions des écoutes collectives au sein du jury de l’Académie Charles Cros, l’ami Jacques Vassal, spécialiste de la chanson et un des meilleurs connaisseurs du folk, nous fit la surprise de nous passer un CD de moteurs de voitures. Membre du club Ferrari, cheval cabré noir sur fond jaune, il nous fit ouïr la musique de chefs-d’œuvre mécaniques mythiques. Effectivement, l’on percevait la combustion d’une Jaguar, l’accélération d’une Aston Martin, le ronronnement d’une Porsche. Comme des compositions dont les violons auraient été des vilebrequins, les pistons une batterie, les cuivres des pots d’échappement. Si j’évoque ce souvenir, c’est que Tony Allen m’y fait penser.

Un type discret auprès de Fela

La première fois que je le vis, c’était dans le phalanstère d’Ikeja, une banlieue de Lagos (Nigeria) où un Fela Kuti défrayait la chronique avec ses frasques musicales et politiques. Entendre qu’il popularisait un idiome panafricain à travers des chansons brûlots qui s’en prenaient à la soldatesque corrompue à la tête de son immense pays. Dans le capharnaüm d’une salle, le Shrine, et de la concession qui l’enserrait, devenue « République de Kalakuta », se fabriquait en effet un high-life-jazz hypnotique, syncrétisme de rythmiques yorubas, de grooves ghanéens, de jazz be-bop tropicalisé, d’échos juju, de syncopes funky. Et au cœur de cet aréopage inouï de cuivres, de chœur féminin, de clameurs, de cloches, il y avait comme une rumination rythmique et un type autant discret que Kuti était extraverti : Tony Allen.

Il s’effaçait dans la pénombre de sa batterie mais cadastrait l’espace du son. A la même époque à Paris, je suivais comme une groupie Art Blakey, fasciné par la volubilité de son jeu, la joie inspirée qui l’habitait, la palette de ses frappes, une mémoire percussive qui renvoyait au temps d’avant le commerce triangulaire. Ainsi à côté d’Elvin Jones et de Max Roach, Art Blakey prit place dans mon panthéon pour son flux, son aptitude à la vitesse ou à la caresse, cette assise qui faisait qu’il allait à l’essentiel.

Du côté du continent noir

Si j’évoque, par delà leurs styles, ces frappeurs de fûts, c’est que Tony Allen était du même bois. Et qu’il ait signé, en 2017, un 4 titres « Tribute to Art Blakey And The Jazz Messengers » puis un album baptisé « The Source » chez Blue Note ne m’étonna point. Pour autant, quelles qu’aient été ses inclinations jazz (Dizzy, le Bird, Gene Kruppa…) et la séduction qu’il exerça auprès d’artistes aussi différents que le fureteur inspiré, Brian Eno ; le fondateur de « Blur », Dalmon Albarn ; le pionnier de la techno de Détroit, Jell Milles ; la pop fantasque, Sébastien Tellier ; la diva disco, Grace Jones, et consorts, le Tony Allen profond reste pour moi du côté du continent noir.

Car Tony Allen est plus qu’une griffe africaine. Et si l’on veut trouver la clé de son moteur rythmique, c’est bien du côté du Golfe de Guinée qu’il faut la rechercher. Au mois de février décédait à Lagos un des derniers grands témoins du high-life de l’âge d’or, le trompettiste Victor Olaiya. Ce fut avec lui et ses « Cool Cats » que Tony Allen porta ses premières chaussures professionnelles. Un Olaiya, fils spirituel du grand E.T Mensah au Ghana, qui ne fit pas que composer avec des accents twi, igbo, efik, yoruba ou pidjin, mais qui jeta les bases d’un high-life ouverts aux influences caribéennes.

Ce high-life né en pays ashanti (Ghana) durant la deuxième guerre mondiale, à la croisée des musiques d’églises, des fanfares de garnison, de rythmes osibi ou ashiko de la côte, portés par des chants et toute une panoplie percussive. Tout comme Tony Allen, à leur retour des Etats-Unis, usina avec Fela Kuti la seconde mouture des « Koola Lobitos », hybride cette fois du high-life des sixties, d’un jazz influencé par le funk, voire de R’n’B. Sauce sonore qui prit le nom d’Afro beat.

Ralentir le beat

Cela dit, au fil des ans passés avec Black President, Tony Allen manifesta la nécessité de plus en plus impérieuse, de ralentir/retenir le beat, d’en revenir à une sorte de respiration, une douce pulsation cardiaque. Tant pour lui la musique africaine étant au-delà du langage parlé, il fallait en revenir à la simplicité, à l’épure, disons à un esprit animiste. En témoigne fort bien le dernier album qu’il a gravé avec le grand souffleur sud-africain, Hugh Masekela (« Rejoice » chez l’excellent label World Circuit). Là est le principe de combustion de ce qui fait l’unicité de Tony Allen, batteur élégant qui a pris sa place dans la belle histoire de la musique. Comme un écho à cet adage de son compatriote, le Prix Nobel de littérature, Wole Soyinka : « Le canari ne porte que ses ailes, mais ses ailes le portent ».

 

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