Le monde à moins de 100 km de François Berdeaux

« L’avenir n’est pas ce qui advient mais ce qu’on en fait ». Dans « Les Décompteurs », l’écrivain lodévois François Berdeaux a imaginé un monde dans lequel les produits dont la provenance dépasse les 100 kms sont surtaxés. Un texte (1) écrit avant le confinement !

 

« Les Décompteurs », titre qu’il a donné à ce 2ème roman, décrit un futur souhaitable, un monde de communautés d’intérêt, de producteurs plus que de consommateurs, un monde à notre portée, dans lequel les produits dont la provenance dépasse les 100 kms sont surtaxés pour encourager la relocalisation des biens et services.

100 kms, ça ne vous rappelle rien ? François Berdeaux, comme d’autres auteurs de SF, parlerait-il à l’oreille des politiques ? Pas vraiment. « J’ai eu le nez creux », s’amuse celui qui a achevé son roman juste avant le confinement.

Un futur envisageable

Il y a 3 ans, avec « Icone », il nous invitait à une expérience de lecture interactive ( www.icone.site). Cette fois, il a souhaité répondre positivement à la question que tout le monde se pose : « et après ? » « Je suis parti du constat que le climat global était plutôt à la sinistrose, souvent à juste titre et j’ai voulu au contraire imaginer un futur envisageable ».
Ce n’est pas forcément la chose la plus aisée à faire. « J’ai été surpris de constater que très peu de gens sont en capacité de décrire l’avenir qu’ils souhaiteraient voir arriver. Moi-même, de but en blanc, j’aurais peut-être eu du mal ».

Un livré né du jardinage

L’idée de ce bouquin a germé en même temps qu’il entrait dans sa période jardinage. « Je venais de passer trois mois à faire venir de la terre, broyer des végétaux. J’avais tout lu sur le sujet. Je me disais, cette année, il faut que ça pousse. Comme on écrit bien que sur ce qu’on connait, ce il faut que ça pousse a été le point de départ du roman ».

Avant d’interviewer François Berdeaux, j’avais cherché son nom sur internet. Je m’attendais à le trouver sous la mention auteur de science-fiction. Je l’ai découvert directeur artistique, metteur en scène, comédien, circassien.

A Lodève depuis 10 ans

Installé à Lodève, il y a dix ans, pour construire une maison et la vie de famille qu’il projetait d’avoir dedans, il s’est aussi lancé, depuis, dans l’audiovisuel et réalise des teasers pour des festivals, des compagnies de spectacle. Accessoirement, quand il n’est ni à Paris à faire des mises en scène, ni ici à tourner des clips, il s’improvise maçon, pisciniste, webdesigner, électricien, truquiste, élagueur, droniste et jeuderoliste.

François a le genre de vie qui vous rend apte à imaginer un monde de makers capables de subvenir à leurs besoins, sans retourner pour autant à l’âge de pierre. Mais écoutez-le, et prenez-en de la graine, il en parle mieux que moi.

 « LES DÉCOMPTEURS »  – EXTRAIT –

Alors que les « poches autonomes » se multiplient dans le pays visant à l’auto-suffisance des citoyens, Mathéo et Pierre, deux « décompteurs », enseignent à un certain président Mardouk comment établir une taxe graduelle en fonction de l’endroit de production. Une taxe de 10 % tous les 100 kilomètres. Et l’abolition de la globalisation.

La proximité est au centre de notre projet, reprit Mathéo. Nous avons banni la voiture qui n’est plus pertinente dans un monde où les idées circulent librement et où le lointain est devenu le problème. La globalisation des échanges nous est apparue comme le vecteur principal de nos problèmes communs. Produire local ; consommer local en substance. La ville se repense entièrement sans véhicule personnel et retisse du lien quand la voiture isole.
-De plus, enchaîna Pierre qui commençait à se décoincer, l’autonomie est un objectif afin de ne plus dépendre de ce que nous ne pouvons pas contrôler. Du coup, sur notre village, nous sommes totalement autonomes en énergie et cela quasiment sur l’alimentation et l’assainissement. Les savoirs doivent également se partager et sur notre collectivité, chacun doit donner une journée de son temps pour le bien commun, que ce soit pour de la construction de lieux collectifs ou de l’échange de savoir par de l’apprentissage. Et pour terminer, respect de la diversité, des hommes et de l’environnement.
-Vous êtes une nouvelle sorte de communistes écolos en quelque sorte.» Le président jouait la carte de la provocation afin de débusquer le loup du bois.
Pas du tout !», s’offusqua Pierre qui préférait défendre l’aspect politique qui avait toujours tendance à faire sortir Mathéo de ses gonds. « Chacun est propriétaire de sa parcelle sur laquelle il s’est engagé à produire pour lui, pas de collectivisme ici. Tout le monde a une activité professionnelle qui lui est propre et la plupart ont monté des petites entreprises qui ont pris le relais de ce que l’on s’engage à ne pas acheter à l’autre bout du globe pour moins cher. Par contre, il n’y a pas de salariat qui s’est mis en place. Juste des coopératives ou des entreprises avec associés. Écolo oui, si vous voulez, mais c’est plutôt un compliment quand vous voyez comment tout se casse la gueule autour de nous.
-Mais vous profitez bien des structures de l’état, comme les hôpitaux, les routes, vous n’êtes pas tout à fait autonomes.
-Nous payons nos impôts, Monsieur le Président, et nous coûtons moins cher à la collectivité que ce que nous rapportons. Et surtout, le taux de satisfaction, de bonheur, de tous ceux qui ont tenté notre aventure est bien supérieur à ce que l’on trouve ailleurs. Et cette valeur nous paraît plus importante que toutes les autres.
-Je vous comprends et je vais vous donner mon sentiment personnel. Vous avez raison ! Vous avez raison ! Mais ce n’est pas si simple. Les enjeux nous dépassent le plus souvent et au niveau de l’Etat nous ne pouvons pas raisonner de la même manière. Nous avons des accords, des partenaires, des engagements, des responsabilités quant à la sécurité nationale, des devoirs quant à la solidarité. Mais, comme vous le savez, j’ai été élu pour changer cet ordre immuable.
-Excusez-moi, Monsieur le Président, dit Mathéo, mais le changement c’est nous qui l’avons initié et non l’inverse. Il y a aujourd’hui des centaines poches autonomes qui suivent notre charte dans le monde. La ville de Blois vient de se déclarer candidate pour le changement, ainsi que Rennes et Saint-Brieuc. Le changement est déjà en marche, sans vous. »

Le président Mardouk savait que la discussion commençait à s’engager sur le véritable champ de bataille. La présidence commençait à être dépassée par les événements. Les discussions en off avec ses homologues européens lui indiquaient que le mouvement commençait à être mondial. On n’en était encore qu’aux balbutiements mais l’Histoire était en mouvement et il y aurait ceux qui pousseraient les wagons et ceux qui resteraient derrière dans les oubliettes des manuels scolaires ou bien accrochés aux potences de révolutions sanglantes. L’Angleterre était sorti de l’UE dix ans plus tôt, l’Italie avait suivi deux ans après. Depuis cinq pays avait annoncé leurs intentions de sortir du marché commun. Lui-même n’avait réussi à repousser cette éventualité pour la France qu’aux prix d’alliances contre-natures. La Catalogne et la Belgique wallonne étaient devenues indépendantes. La Corse l’était presque de fait. La Sicile emboîtait le pas. Les indépendantismes divers et variés fleurissaient partout dans le monde, accompagné de leur cohorte de nationalistes d’extrême droite. Le monde des grandes puissances était à son crépuscule.

L’étincelle qui avait germé dans son pays avait commencé à embraser le monde et Mardouk savait qu’il devrait se positionner avant qu’il ne soit trop tard pour lui de tirer son épingle du jeu.
D’ après vous, quelles seraient les mesures phares que vous prendriez si vous étiez à ma place ? » La question prit Pierre et Mathéo de cours.
Vous savez, nous ne sommes pas des hommes politiques, reprit Pierre. Mais nous avons été formés sur le tas et sur la pratique. Le monde a changé depuis notre enfance. Internet a tout bouleversé, on sait produire autrement et de manière plus locale. Nous pensons que le monde doit retrouver une échelle humaine. Remettre l’homme dans un environnement avec lequel il peut interagir, et pour cela, il faudrait mettre en place une taxomètre.
-Pouvez vous développer s’il vous plaît ?
Chaque bien doit avoir une vie autour de lui et non à destination du globe. Si un bien n’a pas besoin de voyager, vous pouvez supprimer 90 % du plastique mondial ainsi qu’une grande part des inégalités. C’est pourquoi on préconiserait une taxe graduelle en fonction de l’endroit de confection de ce bien. La création d’un objet, d’une denrée, est une onde dans l’espace. Cette onde se déplace et dépose sur son sillage une taxe de 10 % tous les 100 kilomètres.
-Ah oui carrément, la vache ». Le président ouvrait des yeux de poisson sorti hors de l’eau et s’était laissé aller à cette petite familiarité qui lui défrisait les moustaches.
Carrément, continua Mathéo. Une taxe carbone, plus plus. Effectivement vous n’exporterez plus bien loin, mais l’inverse sera également vrai. Il faudra bien réindustrialiser ce pays et nourrir son voisin et non le monde.
-Est-ce que vous avez pensé aux conséquences d’une telle décision ?
-Oui, le café du matin sera hors de prix, pas une production de chaussette ou d’ordinateur à moins de cinq mille kilomètres, un commerce bridé et circonscrit. Radical.
Radical, c’est le moins qu’on puisse dire.
-Supprimez la globalisation et plus de problèmes de déforestation pour nous vendre de l’huile de palme, plus la peine de produire pour le monde au détriment de la planète. Qui dit marché circonscrit, dit demande maîtrisée. J’en passe et des meilleurs. Rendez les gens autonomes, de leurs vies, de leurs envies, de leurs destins. L’état providence à fait son temps, il faut que vous passiez à l’état émancipateur. L’état accompagnateur. C’est une ère de la confiance qu’on vous propose.
Vous parliez de Révolution tout à l’heure non ? »

 

(1) En lecture par Folio SF dans le cadre d’un appel à manuscrit sur le thème 1001 voix.

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Le premier livre de François Berdeaux est disponible en version interactive ici, en version papier sur amazon ici
Son travail vidéo ici

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