MoCo : pourquoi tant de haine ?

Le MoCo cristallise les attaques durant cette campagne électorale, souvent violentes, parfois irrationnelles. A tel point que Nicolas Bourriaud a pensé partir si son projet était « dénaturé ». Pourquoi ? Décryptage des malheurs de l’ambitieux MoCo, pris au piège de la politique.

 

Faut-il fermer le MoCo ?

« Faut-il fermer le MoCo ? » La question posée par « La Gazette de Montpellier » aux 3 candidats du 2ème tour des Municipales a choqué en interne. Radicale, la formule est bien à l’image du procès en cours.

Déjà, lors du débat organisé en mars dernier par LOKKO et LE DOC, les 3 intervenantes invitées -Alenka Doulain, Clothilde Ollier et Coralie Mantion- fustigeaient les « institutions de prestige », et particulièrement le MoCo  : « une occasion ratée » selon Alenka Doulain, la porte-parole du collectif municipaliste.

Mêmes attaques lors du débat organisé récemment par « Midi-Libre ». Fatma Nakib, représentant Michaël Delafosse, professionnelle de la culture avisée, s’y est montrée excédée par le budget du MoCo. Avec cet argument étrange : « il est du niveau de celui du musée Fabre qui a 200 ans ! » Même tir groupé du côté de Mohed Altrad, dont le spécialiste de la culture, Philippe Mille, sert à l’envi la même formule, aussi vague que technocratique. « Ce n’est pas parce que l’on a un équipement que l’on a un projet ».

Le même budget que le musée Fabre !

Même Michaël Delafosse, qui a pourtant été un respectable élu à la culture, fait mine de ne pas intégrer le fait que le budget du MoCo (8,2 millions d’euros) est une addition de 3 budgets : l’école des Beaux-Arts à hauteur de 2,2 millions d’euros, La Panacée (2,1) et l’Hôtel des collections, près de la gare (3,7), ouvert l’an dernier. Les 3 structures étant regroupées au sein d’une même entité : l’établissement public MOCO.

C’est le nec plus ultra des politiques culturelles : créer un « cluster » qui englobe la formation des artistes (les élèves des Beaux-Arts) jusqu’à la représentation finale des œuvres dans une exposition. De l’apprentissage au marché de l’art. Le principe est vertueux mais le projet manque de lisibilité. D’autant qu’il y a eu plusieurs changements de nom. L’Hôtel Montcalm, siège du nouveau centre d’art, étant débaptisé Hôtel des collections.

« Je ne comprends rien »

Le brouillage est carrément problématique sur les lignes artistiques. Quand Fatma Nakib se plaint de « ne rien comprendre au MOCO », elle parle de La Panacée, ouverte en 2013, rue de l’école de pharmacie, et d’ailleurs le précise. Ceux que les Montpelliérains ont retenu comme étant le MOCO, le nouveau centre d’art de la rue de la République, n’a rien à voir avec l’art contemporain pur et dur qui est montré à La Panacée (quoique ses propositions sur l’art anthropocène, alertant sur la prédation humaine, trouvent bien des confirmations de leur prescience dans l’actualité récente).

Le génie de l’art amazonien

Au MOCO/Hôtel des collections dans l’ancien l’hôtel Montcalm (celui de la gare…), une exposition, remarquable, pour la première fois sortie de Russie, a montré la grinçante et foisonnante rébellion des artistes sous le féroce régime communisme. Actuellement, on peut y admirer le génie de l’art contemporain des pays bordant l’Amazonie, et sa haute conscience écologique. Les savoir-faire traditionnels y côtoient la peinture figurative, des formes pop, des photos, du dessin, des trésors de dérision et de poésie. De l’art éminemment politique et porteur de valeurs. Et 70% de femmes artistes ! On est loin des propositions « imbitables » ou de « l’apologie du vide » comme on l’entend.

240 000 visiteurs

Autre type d’attaque : le MOCO « n’a pas trouvé son public » (selon l’équipe de Mohed Altrad). Au bout d’une année tout juste d’existence, entre les Gilets jaunes du samedi en ville et le confinement, le très jeune établissement [dont la labellisation « Centre d’art contemporain d’intérêt national » est en cours de signature au Ministère de la culture] n’a pas explosé les compteurs. La fréquentation 2019 des deux centres d’art [Panacée et Hôtel des Collections] s’élève à 240 000 visiteurs avec 50 000 visiteurs pour la seule exposition complète ayant eu lieu dans l’année au nouveau centre d’art [« Chefs-d’oeuvre de la collection Ishikawa »]. « Un grand succès public » selon Nicolas Bourriaud « également en termes de notoriété internationale pour la ville, d’autant que l’exercice porte seulement sur 6 mois pour l’Hôtel des collections ». Mais très loin des 800 000 visiteurs annoncés par Philippe Saurel peu de temps après son arrivée à l’Hôtel de ville…

La cible des opposants

Le problème actuel du MOCO relève principalement de la politique. Projet-phare du mandat Saurel, il est la cible privilégiée de ses opposants. Pour le diriger, Philippe Saurel a fait appel à une star. Co-fondateur du Palais de Tokyo, l’un des établissements dédiés à l’art contemporain les plus cotés d’Europe, et ancien directeur des Beaux-Arts de Paris, Nicolas Bourriaud est l’auteur de l’ « Esthétique relationnelle », une des grandes théories de l’art contemporain du 20ème siècle, citée en ouverture du film « The Square » de Ruben Östlund, Palme d’or 2017 à Cannes. La presse nationale et internationale le suit de près dans sa nouvelle aventure montpelliéraine.

Nicolas Bourriaud est à Philippe Saurel ce que Jean-Paul Montanari et René Koering ont été à Georges Frêche. Le Maire de Montpellier essuie les mêmes reproches pour son « fait du prince ». Proche de Michaël Delafosse, Numa Hambursin, ancien directeur du Carré Sainte-Anne brutalement évincé par Philippe Saurel, s’est lâché récemment sur Facebook : « l’art contemporain a été instrumentalisé dans des proportions odieuses et à ma connaissance inégalées dans notre pays ».

« Philippe Saurel me fait penser à Jack Lang »

De son côté, Nicolas Bourriaud a eu quelques sorties maladroites, sans doute par méconnaissance du contexte local. « Philippe Saurel me fait penser à Jack Lang » déclarait-il à LOKKO, en juin 2019, heureux de disposer de moyens substantiels. Dix ans après la fin du système florentin de Georges Frêche, il est mal venu qu’un directeur témoigne de sa proximité fusionnelle avec un élu. « Entre tous les deux, un papier à cigarette » selon l’expression de Philippe Saurel.

La revendication du sol

Cette pression qui s’exerce sur le MoCo a aussi à voir avec la demande de plus en plus pressante, parfois dérangeante, des créateurs nés et travaillant sur le sol languedocien. Nicolas Bourriaud a maintes fois montré sa bonne volonté. Lors de l’événement « 100 artistes dans la ville », 50% des artistes étaient régionaux. Il prépare pour 2021, à La Panacée, une exposition dédiée aux plasticiens exerçant dans un rayon de « 100km » autour de Montpellier. Mais cela reste relativement inaudible.

Fin du contrat en 2021

Pour ce grand nom de l’art international, qui estime « avoir réussi à rééquilibrer en cinq ans le spectacle vivant et les arts plastiques à Montpellier », le débat montpelliérain est « inouï ». Surpris par la « mauvaise foi » des attaques, Nicolas Bourriaud [dont le contrat court jusqu’à mi 2021] n’exclut pas de quitter ses fonctions si son projet devait être « dénaturé ou s’il devait laisser place à un projet sans ambitions pour Montpellier ». Favori des sondages, le candidat socialiste Michaël Delafosse envisage de modifier radicalement l’ADN du MOCO en y imposant la collection permanente du FRAC (Fonds régional d’art contemporain) alors que son originalité réside dans l’accueil temporaire de collections. C’en serait fini du « premier lieu au monde dédié à des collections publiques ou privées ». En tout état de cause, son sort serait tranché par le conseil d’administration de l’EPCC MoCo, présidé par la styliste Vanessa Bruno, et non pas par les collectivités locales actionnaires.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaire sur “MoCo : pourquoi tant de haine ?”

  • Marie Urdiales