Une adolescence furieuse

Elena Ferrante, l’auteure de la tétralogie phénomène « L’amie prodigieuse », traduite dans 40 langues, et vendue à 15 millions d’exemplaires, signe un nouveau roman, « La vie mensongère des adultes ». Dans les librairies depuis le 9 juin, ce roman noir d’une adolescence à Naples, va être adapté pour Netflix. Françoise Wilder nous en parle.

Ce roman n’a nul besoin qu’on écrive sur lui.

Que deviendrait la lectrice que je suis si elle ne rassemblait, que dis-je, ne ramassait, à chaud, les enjeux de sa lecture en écrivant ? Il me faut écrire à ce roman.

Cher et barbare « La Vie Mensongère des Adultes – La Vita Bugiarda degli Adulti »,

Comment t’y es-tu pris pour, entre deux phrases très simples, ta première et ta dernière, mettre en branle ce charroi brûlant de fureur et de mystère où nous est livrée la véritable vie de Giovanna de sa douzième à sa seizième année ?

Giovanna est-elle un personnage, une héroïne, une adolescente ? Trop facile ! Giovanna est un esquif en proie à l’apeiron- cet effroyable lieu marin où soufflent tous les vents, inventé par les Grecs de l’antiquité pour nous faire peur avec l’ingouvernable.

C’est le récit d’une expérience totale, corporelle, intellectuelle, spirituelle, sensible, éminemment sociale.

Si la langue italienne tient, vaille que vaille, les berges du récit c’est au prix d’accepter le chaudron des dialectes, des accentuations, des voix. Tu parles, cher roman, en déparlant.

Sans l’initiation de Frantumaglia nous ne supporterions pas la force du courant et des tourbillons dans lesquels tu nous roules. On chercherait en vain à tirer de tous ces mots, de toutes ces phrases, une leçon psychologique. Nada.

Tu es sorti d’un robot mixeur dans lequel « dès que l’on cherche à mettre des mots dessus, la lenteur se transforme en tourbillon, et les couleurs se mélangent… Celle qui écrit le sait bien. »
On trouve chez toi des langueurs et de brusques revirements ; des conversions et des reniements. J’aime ton ardeur picaresque, hétéroclite. Sans que tu le saches, puisque tu le contiens, un objet file tout du long son énigmatique trafic et son mauvais coton : c’est un bracelet. Elena Ferrante sème souvent un tel objet, leurre et talisman. Je saurai le laisser à sa place, auprès du lit de dépucelage. « La promesse de devenir adulte comme aucune fille n’avait réussi à le faire » est enthousiasmante.

Tous mes vœux l’accompagnent.

Adieu, cher roman. Je vais te relire.

F.W.

 

LA VIE MENSONGÈRE DES ADULTES, d’Elena Ferrante, Traduction d’Elsa Damien,, Gallimard, 404 pages, 22 euros.

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