Philippe Blanchet : « La discrimination sur l’accent est comparable à celle sur la couleur de la peau »

Suite à la nomination de Jean Castex, les remarques désobligeantes sur l’accent gersois du nouveau Premier ministre ont fleuri dans les médias et les conversations. Pour essayer de comprendre les enjeux de cette discrimination et le choix d’Emmanuel Macron de mettre à la tête de l’exécutif, pour la première fois depuis la IIIe République, un politique qui ne parle pas « pointu », nous avons interrogé Philippe Blanchet. Ce linguiste, spécialiste de sociolinguistique, est l’inventeur du concept de glottophobie, qu’il a développé dans son ouvrage Discrimination, combattre la glottophobie.

 

 

 

LOKKO : Où va se nicher le besoin de souligner l’accent du nouveau Premier ministre ?

PHILIPPE BLANCHET : L’idée d’avoir un personnage politique national de premier plan avec un accent régional était jusque là inenvisageable. Cela ne s’était jamais produit tout au long de la IVe et Ve République. C’est la première fois que ça arrive depuis 1946 et les réactions ne m’étonnent pas.

Il y a deux grands types de discours : un discours de défense et presque de revendication du droit à avoir un accent quel qu’il soit, en l’occurrence, un accent du sud-ouest. Et un discours de mépris avec une certaine virulence ; c’est une discrimination comparable à celle portant sur la couleur de la peau. C’est un marqueur d’appartenance à un groupe humain qui est dévalorisé par rapport à un groupe dominant.

Le discours de mépris, c’est le processus classique en France de déclassement des gens qui ont une appartenance régionale par rapport au modèle parisien. C’est la matrice glottophobe fondamentale de l’Etat français. Etat hyper centralisé avec un système de domination et d’arrogance, de sentiment de supériorité des classes dirigeantes parisiennes par rapport aux régions qu’on considère habitées par des ploucs et des arriérés. Donc si vous vous exprimez comme un plouc et un arriéré, vous ne pouvez pas prétendre à partager le pouvoir avec les classes dominantes parisiennes. Ce qui est presque étonnant, c’est que Jean Castex ait été nommé Premier ministre avec son accent gascon métissé des couleurs du Roussillon.

Si Macron a fait ce choix, c’est donc un choix politique !

Je ne sais pas. On ne peut pas savoir quelles sont les intentions des gens tant qu’ils ne le disent pas. On ne peut faire que des hypothèses. En tout cas, son accent n’a pas été un critère d’empêchement. Ce qui veut dire que des choses ont changé dans la vie française et en tout cas pour certains politiques. Emmanuel Macron aurait pu dire : « Castex serait très bien mais avec son accent, ce n’est pas possible ». Le chef de l’Etat a dit : « On le prend ». Peut-être même est-ce une stratégie pour avoir à la tête de l’exécutif quelqu’un qui est un marqueur d’ancrage local. Ancrage local qui a fait tant défaut au Président. Ou un moyen de montrer qu’on a un vrai gars de terrain et pas seulement des quadras et quinquas issus de la grande bourgeoisie parisienne et du monde de la finance.

En tout cas, c’est la première chose qui a été soulignée dans ce choix !

Cela veut bien dire que cette discrimination a des effets importants pour une grande partie de la population. Selon un sondage réalisé pour « J’ai un accent et alors ! » le livre de Jean-Michel Aphatie et Michel Feltin-Palas, un quart des Français déclarent avoir déjà subi, à cause de leur accent, des discriminations à l’embauche et pendant leur parcours éducatif. C’est une discrimination très fortement ressentie dans la population française et comme toute discrimination, elle est insupportable. Les discriminations ont toutes le même résultat et obéissent toutes au même processus.

Fernandel, acteur, humoriste chanteur connu pour son accent aux couleurs de Provence. «De l’accent ! De l’accent! Mais après tout en-ai-je? Pourquoi cette faveur ? Pourquoi ce privilège ? Et si je vous disais à mon tour, gens du Nord, que c’est vous qui pour nous semblez l’avoir très fort… Que nous disons de vous, du Rhône à la Gironde, « Ces gens là n’ont pas le parler de tout le monde ! » Et que, tout dépendant de la façon de voir, ne pas avoir l’accent, pour nous, c’est en avoir… » Poème de Miguel Zamacoïs (1866-1955) chanté par Fernandel.

Des voix se sont élevées pour défendre et sublimer les accents !

Oui, c’est une bonne chose ! La nomination de Jean Castex a fait émerger un discours public d’attachement, de soutien et de revendication de ces accents que l’on entend peu normalement. Je trouve ça très bien, ça contribue à une prise de conscience.

C’est absurde d’en faire un motif d’exclusion. On a l’impression que comme les accents sont dévalorisés, les gens en ont honte. Les journalistes estiment souvent que c’est une trace du passé qui est en train de disparaître. Et là, tout d’un coup, on se rend compte qu’une bonne partie de la population française déclare parler avec un accent et dit « on a le droit de parler avec notre accent ! »  « C’est injuste et arbitraire de nous critiquer pour notre accent. » De toute façon, dire que l’on n’a pas d’accent ne veut rien dire. Pointer l’autre du doigt en disant qu’il a un accent c’est idiot, tout le monde a un accent. Vous pensez que vous n’en avez pas parce que vous pensez être la norme.

Aujourd’hui, une partie importante de la population prend conscience que c’est totalement injuste et imbécile de traiter quelqu’un différemment parce qu’il prononce le français autrement que la norme dominante. D’ailleurs, on entend de plus en en plus fréquemment des journalistes avec un accent local dans les chaînes de télé et stations de radio régionales. Des choses sont en train de changer et c’est très bien ! A quand les séries télévisées qui se passent dans les régions où les personnages parleront avec l’accent du cru ?

Un texte de loi va être proposé à l’Assemblée contre cette discrimination !

Christophe Euzet, député de l’Hérault, LREM, juriste et maître de conférence en droit à l’université de Perpignan, a déposé un projet de loi sur les accents. Il propose de rajouter, dans la liste des discriminations interdites dans le code pénal, celle concernant les accents. Grâce au battage autour de Jean Castex, un nombre important de députés sont favorables à son projet de loi et il a de bonnes chances d’être voté à l’automne. Cela serait une vraie avancée.

Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur la sociologie des langues ?

Je suis né dans une famille de Marseille et plus largement provençale, avec des origines italiennes comme la moitié des gens de Provence. Un jour, ma grand-mère, qui est née à Marseille en 1906, m’a raconté son histoire. A cette époque-là, le provençal était la langue ordinaire, même dans les grandes villes, et pourtant, petite fille, elle a subi des sévices physiques et psychiques pour lui interdire de parler provençal et l’obliger à parler français. Dans son école de filles, quand une élève parlait provençal ou italien [puisque c’était les deux langues réellement en vigueur à cette époque-là], l’élève était punie de corvée de toilettes et quand elle récidivait, on la tirait par les cheveux pour l’emmener aux cabinets, on lui mettait la tête dans les toilettes et on lui disait « lèche puisque tu as de la merde dans la bouche ».

Ma grand-mère n’a pu me raconter ce traumatisme qu’à l’âge de soixante-dix ans. Je devais en avoir quinze et j’ai trouvé ça effroyable ! J’ai alors pensé : mais qu’est-ce qui peut pousser des gens à une telle violence pour une simple histoire de langue ? Du coup, j’ai fait des études de langues et toujours gardé le provençal comme langue vivante. Lors de mon travail de thèse, j’ai essayé de comprendre comment s’était passée l’introduction du français en Provence. Au début des années 1990, avec plusieurs des mes collègues de l’université de Rennes 2, nous avons lancé un travail sur les discriminations linguistiques. Grâce à une somme de témoignages, nous avons prouvé qu’il existait bien une discrimination par les langues et par l’accent. C’est à partir de là que j’ai proposé le terme de glottophobie, qui a été adopté ! Mon livre de 2016 : Glottophobie, combattre les discriminations a eu beaucoup de succès, répondant sûrement, à ce moment-là, à un vrai besoin dans la société française.

Les Montpelliérains ont peu d’accent par rapport aux habitants des villes et villages alentours, pourquoi ?

Montpellier est peuplée dans une large proportion par des gens qui ne sont pas originaires de là et donc n’ont pas de raison d’avoir hérité d’un accent montpelliérain. La partie locale de la population est noyée par une partie venant d’ailleurs. En Provence, par exemple, il y a seulement 25% de gens qui déclarent avoir un accent alors que cela monte à 50% dans la région toulousaine.

L’autre raison est sociologue et plus politique. La bourgeoisie des grandes villes ayant l’espoir et la possibilité d’accéder à des postes de prestige national de type parisien a tendance à abandonner son accent local et à rejoindre le modèle linguistique des classes dirigeantes, les plus dominantes. C’est vrai aussi à Marseille où l’accent de la bourgeoisie locale a peu de marques locales et où cette classe sociale à tendance à singer ce qu’on appelle chez nous, dans le midi, l’accent pointu. Le reste de la population n’ayant pas cet espoir n’a aucune raison d’adopter la prononciation de Paris. C’est la différenciation sociale qui fonctionne plus que la différenciation géographique.

Cette nouvelle façon de parler dans les médias, depuis une dizaine d’années, qui consiste à rajouter des liaisons, c’est encore une marque de classe ?

C’est un phénomène assez ancien, mais c’est vrai que ça s’amplifie. Les liaisons sont adoptées comme marque de distinction parce que ça veut dire que vous savez l’orthographe. Une façon de marquer sa distinction de classe en montrant qu’on est très éduqué, parce qu’on sait comment s’écrivent les mots et on le manifeste en oralisant des liaisons qui normalement ne devraient pas exister [parce spontanément elles ne font pas partie du système de la langue]. C’est vraiment ajouter volontairement un marqueur, montrer qu’on parle un français supposé supérieur.

Outre dans les médias, c’est surtout valable dans des milieux qui cultivent une distinction linguistique. Chez des écrivains, des professeurs de littérature, des intellectuels. Ce sont des liaisons que l’on appelle « restituées » qui à l’origine n’existent pas en français parce que la consonne en question n’existe pas : elle a été rajoutée à l’écrit pour rendre l’orthographe du français plus complexe et donc plus difficile d’accès.

L’accent des jeunes de banlieues me semble être similaire dans beaucoup de régions différentes?

Il n’y a pas que le critère géographique de diversification de la langue et de sa prononciation, il y a aussi un critère social et ils se croisent d’ailleurs l’un avec l’autre. On n’a pas le même accent à Marseille qu’on soit de la grande bourgeoisie ou des milieux populaires. Il y a des accents locaux qui ne sont pas au même degré. Concernant les jeunes des banlieues, des études ont montré que l’homogénéisation des accents, y compris sociaux, s’est répandue dans presque toutes les grandes villes, en gros de la moitié nord de la France. Vous allez retrouver les mêmes types de prononciations chez les jeunes issus de l’immigration vivant dans les banlieues HLM dans la région parisienne ou à Clermont-Ferrand ou au Mans etc. C’est dû au fait que, d’une part, l’attachement à l’accent local est beaucoup moins fort dans ces régions-là que dans les régions méridionales et d’autre part, au fait que le contact avec les langues régionales, qui est la matrice de l’accent français, s’est beaucoup perdu dans les zones où les langues régionales sont désormais très peu parlées. Dans les banlieues, l’homogénéisation ne s’est que très peu construite par les contacts entre les gens de différentes régions parce qu’ils bougent peu, ils n’en ont pas les moyens. C’est un modèle qui a été médiatisé par la télé, la radio, les chansons ! Du coup, c’est un marqueur d’appartenance à ce groupe social et c’est pour cette raison qu’il a été adopté.

 

 

 

 

 

 

 

 

Philippe Blanchet, « Discrimination, combattre la glottophobie », Editions Lambert Lucas, 150 pages, 15 euros.

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