Perpignan : la culture sous pression

L’arrivée à Perpignan d’un maire soutenu par le Rassemblement national (RN) attise les craintes du monde culturel. Si le festival de photo reportage Visa pour l’image a réaffirmé son désir de rester et de « lutter de l’intérieur », ailleurs le débat reste vif. L’ouverture d’un parc à thème sous la houlette de Philippe de Villiers fait craindre l’utilisation de la culture catalane en caricature folklorique.

 

La tension qui accompagne la récente prise de fonctions de Louis Aliot, se fait sentir depuis l’annonce au printemps d’André Bonet de rejoindre la liste RN. Aujourd’hui maire adjoint délégué à la culture de Louis Aliot, il a été le créateur, en 1982, du Centre méditerranéen de littérature qui décerne le prix Méditerranée. Un événement que les trois lauréats de cette année ont décidé de boycotter.

La polémique sur la réouverture du centre d’art Walter Benjamin ou encore les voix discordantes autour de la réouverture de l’école des beaux arts promis par le nouveau maire : autant d’accrocs qui viennent ternir une politique culturelle dont l’édile comptait faire le marqueur de sa normalisation.

Visa pour l’image : « lutter de l’intérieur »

Depuis des mois, la question était sur toutes les lèvres : « Si Aliot est élu, quid du festival de photo journalisme Visa pour l’image ? » Celui qui n’était pas encore maire a rapidement déclaré ne pas vouloir y mettre un terme. Mais de quel façon la présidence de cet événement incontournable et international du photojournalisme, créé en 1989 par Roger Thérond, allait-il réagir ? Partir ou rester ? C’était le dilemme de Visa pour l’image. « Il faut lutter de l’intérieur, fuir n’est pas une solution » : Jean-François Leroy, directeur général du festival a vite et clairement indiqué sa position. Cela n’a pas empêché 655 456 articles de paraître sur le sujet pour nourrir la polémique : comment un festival comme ça peut coexister avec un maire qui vient du Rassemblement National (RN) ?

Pour Marc Ginot, photographe montpelliérain habitué de Visa pour l’image, « il ne faut pas non plus que l’ensemble d’une ville se retrouve prise en otage d’une élection. Je comprends que ce soit sensible mais je ne pense pas que la bonne solution soit de priver la ville du festival ». Pour beaucoup, le retrait du festival aurait été vécu comme un renoncement. « C’est un moment important pour la profession, un moment pendant lequel elle peut se retrouver, faire le point, analyse Marc Ginot. C’est l’occasion de voir des images qu’on ne verrait nulle part ailleurs ».

Une politique culturelle scrutée

Pour Dominique Sistach, maître de conférence à l’Université de Perpignan Via Domitia, « La politique culturelle d’une ville sans dynamisme économique est décisive. C’est une des seules politiques publiques sur laquelle la mairie dispose de réelle compétences. Ils n’ont pas la main sur le social, qui relève du département, ni sur le volet économique qui dépend de la région. La gestion d’une ville ce n’est pas beaucoup plus que ces trois points. »

Une politique culturelle d’autant plus scrutée que dans certaines communes détenues par le RN, le programme culturel consistait surtout à tout repeindre en bleu-blanc-rouge (donc ici probablement en sang et or). Réouverture de l’école des beaux-arts, lancement d’un parc historique de loisir, création d’une radio de culture gitane, d’un institut d’histoire du Roussillon et du pays Catalan, d’un salon de la gastronomie, d’un festival dédié à la jeunesse, d’un musée de la culture juive à Perpignan : le programme culturel d’Aliot est vaste.

Un Puy du fou catalan

« Le projet phare de son programme, c’est le parc sur le modèle du Puy-du-Fou. Tout le reste est beaucoup plus convenu, avec une forme de clientélisme, en donnant ceci à l’un ceci à l’autre », analyse Dominique Sistach. « Il reproduit le schéma de ses prédécesseurs ».

L’édile a annoncé être en contact avec des gens « autour de Philippe de Villiers » pour étudier le projet du lancement d’un parc à thème historique. Le même Philippe de Villiers qui pense que la guerre civile en France est imminente, a acheté il y a quelques années le prétendu anneau d’or de Jeanne d’Arc, et avait eu un projet de parc en Crimée au lendemain de l’annexion de cette région d’Ukraine par la Russie.  De là, on peut effectivement se demander quelle vision de l’histoire catalane le nouveau maire voudra transmettre.

« Cela nous rend malade »

Ouvert en 2013, le centre d’art était rapidement tombé en désuétude. Ressuscité en début d’année par la majorité municipale précédente, il est revenu, depuis, hanter le nouveau maire. Au printemps, estimant que des rapprochements nauséabonds avec Louis Alliot étaient inacceptables, des membres du jury du prix du même nom avaient démissionné. Fin juin, des intellectuels ont rédigé une tribune dans le journal « Le Monde » où ils s’offusquent de l’utilisation que l’édile RN pourrait faire du Centre d’art qui porte le nom de l’intellectuel juif allemand exilé en France pour échapper au nazisme. Connu comme philosophe, critique d’art et traducteur de Proust, Baudelaire et Balzac, il s’est donné la mort en 1940 à Portbou, après avoir perdu l’espoir de pouvoir se réfugier en Espagne.

Pour les petites-filles du philosophe, la présence à Perpignan d’un centre d’art à son nom n’est plus tenable. Elles se sont exprimées dans une lettre ouverte très touchante où le passé encore frais de la lutte anti-nazie de leur grand-père revient en boomerang. « Aliot et le Rassemblement National représentent tout ce que notre grand-père, notre grand-mère, Dora Benjamin, et notre père, Stefan, rejetaient émotionnellement, politiquement et intellectuellement. L’idée même que notre nom de famille puisse être utilisé pour célébrer et propager les croyances de l’extrême droite est un affront à l’histoire de notre famille et à l’histoire collective de tous ceux qui ont combattu et qui continuent de se battre pour un meilleur monde, pour l’équité et pour les droits de tous. Cela nous rend malade. »

Loulou la purge

Pour l’universitaire Dominique Sistach, « le risque est que cette polémique autour du centre Walter Benjamin prenne encore de l’ampleur en Europe, même si elle ne fait pas grand bruit à Perpignan ».  Une situation qui pourrait faire tache pour l’artisan historique de la dédiabolisation au sein du RN, qui déclarait avant son élection « vouloir mettre en place la nouvelle politique culturelle de Perpignan, tournée vers le partage, la fraternité, l’universalisme et l’humanisme. »

Loulou, la purge. Aliot ne porte pas ce surnom pour rien, sa volonté de cacher les éléments les plus extrémistes lui a donné une certaine réputation au sein même du parti. Le surnom lui a été donné par les frontistes eux-mêmes. Une anecdote en illustre l’origine. Nous étions alors sous le mandat Hollande. À l’époque Corona évoquait encore une marque de bière et Christiane Taubira était garde des sceaux. Une certaine presse d’extrême-droite créait alors la polémique en la comparant dans ses pages à un singe. Vient alors un meeting du RN. Aliot monte au pupitre, fixe la foule et s’élance. « Que tous ceux qui pensent qu’il est normal de comparer Madame la garde des sceaux à un singe, sortent de la pièce ». Silence. Mais Aliot continue, invitant au départ tous les spectateurs incapables de respecter sa ligne républicaine. Son surnom est trouvé.

Aujourd’hui, Louis Aliot est le premier élu de son parti à rafler une ville de la taille de Perpignan. Coïncidence ? On ne croit pas. Ce n’est pas le FN de Marion Maréchal ou de Roger Holeindre qui a été élu. C’est plutôt sa version 2.0, un RN édulcoré soutenu par le maire de Béziers, Robert Ménard dont il est le poulain et qui dit de lui : « Léo, il est adorable… il me doit la victoire. Il est bavard… comme un pie… Une fois, on était en campagne à Perpignan, et je me suis dit, il est bavard, il est bavard, quand est ce qu’il va passer à l’action ! ».

La promotion de Madame

Une première accroche à ce programme culturel chargé de bonnes intentions républicaines : Véronique Lopez, sa compagne a été nommée au conseil d’administration du Théâtre de l’Archipel, la très cotée « Scène nationale » de Perpignan. Aliot a ainsi pu montrer qu’il n’était pas si différent des autres hommes politiques…

Crédits

Jean-François Leroy par Claude Truong-Ngoc en septembre 2019 / Centre d’art contemporain Walter Benjamin (crédit : mairie de Perpignan) / Louis Aliot et sa compagne (crédit : Alain Robert – SIPA)

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