Suzanne Ballivet, une grande artiste dans l’ombre de Dubout

Albert Dubout disait d’elle qu’elle était « la véritable artiste du couple ». Même à Montpellier, où elle a été la compagne de Camille Descossy, directeur des Beaux-Arts, puis de Albert Dubout, le mythique caricaturiste des vacanciers de Palavas, la montpelliéraine Suzanne Ballivet (1904-1985) est restée une inconnue. Illustratrice-vedette du Paris des années 1940, réputée pour ses dessins érotiques, cette femme de caractère a été effacée par l’histoire de l’art. LOKKO publie des photos jamais vues et quelques dessins confiés par son fils Michel Descossy.

 

 

Suzanne Ballivet fait partie de ces gens d’exception que la chronique contemporaine semble avoir oubliés. Ses dessins se retrouvent en bonne place dans « les cabinets de curiosité » des collectionneurs, des reproductions plus ou moins de bonne qualité pullulent sur internet mais son nom est très largement ignoré. Pire encore, pour certains elle n’a jamais existé. Son nom ne serait qu’un avatar d’une autre artiste, Mariette Lydis.

Aucune rétrospective, aucun travail universitaire

Même à Montpellier, ville qui aime pourtant s’enorgueillir des femmes qui ont fait son histoire et sa réputation, aucune rétrospective sur son oeuvre, aucun travail universitaire. Suzanne Ballivet est tombée dans l’oubli, son coup de crayon est confiné dans les limbes de l’histoire de l’art, cette grande oublieuse. Certains se souviennent tout de même des illustrations des éditions de poche des romans de Marcel Pagnol, d’autres que Suzanne Ballivet était la femme d’Albert Dubout, qui deviendra le célébrissime dessinateur des vacanciers de Palavas. D’autres encore, mieux renseignés, qu’elle a également été l’épouse du peintre montpelliérain Camille Descossy.

Peintre de la femme

Et pourtant. Elle a illustré les plus grands : Baudelaire, Guitry, Colette… Toujours souriante et une cigarette au bec, elle est devenue au tournant des années 1940 la peintre de la femme. Illustrations de livres érotiques -ou considérés comme tels à cette époque- de nombreuses productions dans les magazines érotico-comiques des années d’après-guerre, quelques peintures aussi. Au-delà de son œuvre, son parcours mérite toute notre attention. C’est celui d’une femme libre, qui a su très jeune tenter l’aventure et s’affranchir des codes de son milieu et de son temps.

 

De gauche à droite : Suzanne Ballivet, enfant dans l’atelier de son grand-père en 1910, puis en 1924, en 1931, en 1947, enfin en 1970.

L’érotisme, un genre réservé aux hommes

Il y a un mystère Ballivet. Cette femme au caractère extraordinaire et au talent certain semble s’être effacée au profit des deux hommes de sa vie, Camille Descossy et Albert Dubout. C’est ce que suggère une lecture contemporaine de sa vie, et de son non-passage à la postérité. Mais ce n’est sans doute qu’un élément. En réalité, Suzanne Ballivet cochait toutes les mauvaises cases. C’était une femme, dans un milieu artistique qui en comptait peu et avait (a toujours) du mal à les reconnaître. C’était aussi une dessinatrice, art considéré comme tout à fait mineur. De surcroît, elle faisait des dessins érotiques voire des dessins que l’on considérerait encore aujourd’hui comme de nature pornographique. Certes, elle est loin d’être la seule à avoir produit des dessins dans ce registre coquin. Les ex-eroticis étaient très prisés dans les bibliothèques privées et nombreux sont les artistes de ce temps qui en ont produit, à commencer par Albert Dubout. Mais c’était une femme qui s’exerçait dans un registre réservé aux hommes.

Loin des artistes qui se poussent du col

Suzanne Ballivet n’est pas pour rien non plus dans ce problème qu’elle rencontre avec la postérité. Son esprit libre était dégagé des questions d’ego, loin des artistes qui se poussent du col. Trop libre, trop discrète. Comme le dit son fils, Michel Descossy, elle avait cinquante ans d’avance, comme artiste et comme femme.

 

La complicité avec Albert Dubout qui était très épris d’elle. Ils partageaient leur existence entre Mézy-sur-Seine, dans les Yvelines et Saint-Aunès, près de Montpellier. Un couple amoureux et facétieux qui a élevé Michel Descossy (dernière photo), devenu photographe (décédé en 2019).

« La véritable artiste du couple, c’est elle »

Suzanne Ballivet est une enfant du XXème siècle. Née en 1904, la montpelliéraine grandit dans la petite bourgeoisie montpelliéraine, entre un père photographe et un grand-père artiste, spécialiste des décorations en staff. Suzanne passe son enfance à dessiner et faire des moulages en glaise, guidé par son grand-père. Adolescente, la jeune fille au front têtu impose à ses parents son souhait d’être une artiste. Ils auraient préféré qu’elle fasse des études, résistent un peu, mais leur fille a un caractère bien trempé.

Les Beaux-Arts de Montpellier en 1922

Suzanne entre aux Beaux-Arts de Montpellier en 1922 (elle est au premier plan sur la photo). Elle a 18 ans, elle y rencontre quelques futurs grands : Camille Descossy, Albert Dubout, Renée Altier, Gabriel Couderc, Georges Dezeuze…
Suzanne vit sa liberté. À peine les Beaux-Arts terminés, elle fugue une année à Paris. « Ce fut un échec » dira-t-elle plus tard, « je me contentai de dessiner des boîtes de bonbons pour la Marquise de Sévigné et des flacons de brûle-parfums ». Elle rentre à Montpellier, épouse Camille Descossy, et partage sa vie entre des dessins anatomiques pour la faculté de médecine et, pour s’évader, des costumes pour la troupe amateure de Jean Catel.

A Paris, avec son premier mari Camille Descossy

Le jeune couple bohême s’installe à Paris en 1927. Alors que Suzanne donne naissance à son fils Michel, son mari rencontre les pires difficultés avec un marchand de tableau indélicat, René Zivy. Pour faire bouillir la marmite de la famille, Suzanne accompagne une intermédiaire américaine, qu’elle appelle « Baflot », aux grands défilés de mode parisiens. Le Paris d’alors donne encore le ton de la mode mondiale. De mémoire, elle dessine les tenues observées et ses dessins sont directement envoyés aux Etats-Unis. Mais cette activité « d’espionnage industriel », comme le dit son fils, ne permet pas au couple de joindre les deux bouts. Ils reviennent dans le sud l’année suivante, à Vinça dans les Pyrénées Orientales, où Camille a été engagé par une riche paroissienne pour reprendre les fresques de l’église du village.
Peu de temps après, Camille Descossy est engagé par l’École des Beaux-Arts de Montpellier. Il en deviendra son directeur pendant plusieurs décennies. Rapidement le couple bat de l’aile. Ils divorcent en 1936, et Suzanne remonte seule à Paris, où elle retrouve Albert Dubout, qui est déjà reconnu à cette époque. Le dessinateur avait épousé Renée Altier, elle-même de cette fameuse promotion 1922 des Beaux-Arts. Mais là aussi le couple ne va pas bien.

Le Tout-Paris avec Albert Dubout

Avec Dubout, Suzanne Ballivet va rencontrer le Tout-Paris : Sacha Guitry, Colette, la grande actrice Elvira Popesco, le génial décorateur de la belle et la bête de Cocteau, Christian Bérard et, bien sûr, Marcel Pagnol. Elle rencontre aussi des éditeurs comme Gibert, Sauret, Trinckvel et plus tard Pastorelly. Ces dessins se retrouvent dans les magazines d’humour teintés d’érotisme qui fleurissent au cours de l’après-guerre : Frou-Frou, C’est Paris, FouRire, le Rire, Éclats de rire… Ses dessins, toujours de jeunes femmes élégantes et débordantes de sensualités, sont caractérisés par la finesse des traits et le petit nez en trompette de ses personnages…

Une anti-Dubout graphique !

Elle illustre également des livres : les oeuvres de Colette, Longus, Radiguet, Anatole France, Sacha Guitry mais aussi Baudelaire, Mirabeau, La Fontaine, Dickens, Balzac… En 1943, elle illustre un ouvrage érotique anonyme, « Initiation amoureuse », où la précision de son trait et sa capacité à traduire la tension amoureuse sont stupéfiantes. C’est souvent ces dessins qu’on retrouve sur internet, notamment ceux mettant en scène des amours saphiques. Ce livre ne sera pas le seul dans cette veine, elle en fera l’une de ses spécialités, en particulier à travers les illustrations des livres de Pierre Louÿs et de Von Sacher-Masoch.

La longue collaboration avec Pagnol

Plus tard, elle illustrera les éditions populaires des livres de Pagnol, celles que l’on retrouve dans toutes les bibliothèques familiales. Mais dès le début des années 1960, elle souffre d’un rhumatisme articulaire qui l’empêchera définitivement de dessiner au milieu de la décennie. Femme de tête, elle est la cheville ouvrière du couple, assurant la gestion des relations avec les éditeurs de son prolixe compagnon.

La vie à Saint-Aunès

Avec Dubout, elle partage sa vie entre Mézy-sur-Seine et Saint-Aunès, entourée de chats, une passion partagée par le couple -« ils étaient sacrés »- se souvient son fils. Albert et Suzanne se marient en 1968, après plus de 30 ans de vie commune. Après la mort de son mari, en 1976, l’artiste s’installe définitivement à Saint-Aunès, où elle décédera en 1985. Suzanne et Albert partagent la même sépulture au cimetière Saint-Fulcrand de Saint-Aunès.

Un aperçu de son oeuvre

Affiche de l’exposition coloniale de 1931, carte postale sur l’univers de Pagnol, trois calendriers des années 50, des illustrations de livres [« L’ingénue libertine » de Colette, « Thaïs » d’Anatole France, « La Vénus à la fourrure » de Sader Masoch], enfin deux revues « Froufrou » et « Fourire ».

 

Journées du Matrimoine à Montpellier

Organisées par le mouvement HF-LR, elles ont été, vu les conditions sanitaires, réduites. La journée du dimanche est reportée.

• Samedi 19 septembre 2020
Cinéma Nestor Burma de Montpellier
19h : Vernissage Exposition de Femmes Cinéastes
19h30 : Présentation de la réalisatrice Paula Delsol & projection du court métrage “Dany” en présence de sa petite fille et présentation du Mouvement H/F
20h45 : Projection du film “La Dérive” de 1964 de Paula Delsol

 

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