J’ai voulu voir « Tenet » et j’ai vu « Tenet »

Attendu comme le messie qui sauvera le marché du ciné mondial, « Tenet » est sorti sur les écrans quand tout le monde ou presque est masqué dans la rue et les salles de projection. Amphigourique, pas forcément ennuyeux, pas forcément motivant, le film semble vouloir dépasser le concept du voyage dans le temps.

 

Cancel culture atomique

« Tenet », scénarisé et filmé par Christopher Nolan, est un film que je n’ai pas vu passer. 2 heures 30 minutes de métrage. Demandez-moi, aujourd’hui, ce que j’ai vu, je vous réponds tout de go : « Tenet est un film que je n’ai pas vu passer ». Je ne l’ai pas complètement oublié mais je ne m’en souviens guère. Si j’y pense fort, je revois quelques images. J’ai le canevas de l’histoire en tête, c’est déjà pas mal : nos descendants du futur veulent éliminer l’humanité du passé, nous, vous, moi, elle, lui, eux, qui dégueulassent la planète. Grâce à leur technologie acquise, ils organisent la 3e guerre mondiale nucléaire qui se veut salvatrice pour le bien-être de la Terre. Repartir de zéro. La cancel culture, à base de plutonium et de voyage dans le temps, n’est pas loin. Il y a aussi une ligne narrative sur un mari maltraitant. Christopher Nolan est dans la place. Parfois, les protagonistes portent des masques pour respirer un air sain pour leur organisme. Vraiment, Nolan savait-il quelque chose, avant vous et moi, pour le coronavirus ?

Temps et cinéma

Nolan fiche un concept dans son scénario : « Tenet » fonde son sérieux profond philosophique sur l’inversion temporelle qui veut faire whouaou ! baaaang ! fiou fiou ! dans les neurones et les mirettes du spectateur. Les personnages avancent et reculent dans le temps et leurs gestes vont avec ; et Mickael Jackson ainsi que son moonwalk demeurent indépassables dans le genre what the heck visuel. Sur l’écran, ça donne des trucs et des machins mous des rotules à 205 millions de dollars de budget. Qui ne sait toujours pas que la caméra de Nolan tombe à plat quand ça castagne ?

Pour le temps comme structure narrative au cinéma, je préfère encore et toujours « Retour vers le futur 2 » (1989) de Zemeckis, voire la dernière séquence du « Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban », adapté, pour le grand écran, en 2004, par Alfonso Cuarón.

Mouais…

Ecoutant la radio, j’entendis Philippe Rouyer, critique et historien de cinéma, dire que le dernier effort en date de l’Anglais avait permis, en période de crise sanitaire, de relancer les discussions sur le cinéma. Ah… Le film est formidable, épatant, il y a tant à dire, j’y suis allé deux fois, la deuxième fois, j’ai vu des plans que je n’avais pas vus la première fois ! Ah… Je me demande dans quel milieu on parle du film à bâtons rompus, et combien ces gens de ce milieu-là sont à mettre le sujet sur la table comme sujet numéro 1 de la discussion. Mouais…

A la sortie de la salle où j’étais allé, masqué et à distance de tout le monde, un gars s’adressa à ses potes : « Bon, je voulais voir Tenet ». C’est comme pour Jacques Brel et sa chanson « Vesoul »: « J’ai voulu voir ta sœur, et on a vu ta mère ». « Tenet » ne récolte pas les $ espérés au box-office US. Le film était attendu comme le messie par l’industrie cinématographique afin de sauver le cinéma mondial endormi par la méchante covid-19. Pour le business hollywoodien et les rentrées financières du Centre National du Cinéma qui finance les productions françaises, le marché économique de la péloche projetée c’était la princesse anonyme du conte de Perrault, si, si, vous pouvez vérifier, la princesse n’y porte pas de nom. Et « Tenet », c’était le bisou plein d’adrénaline du prince. Un beau gosse qui te réveille.

Vous ne pouvez pas comprendre

Quelques mots épars qui me viennent à l’esprit : alambiqué, idées abstraites, hermétisme, enjeux abscons, actrices et acteurs translucides, sans doute contents d’avoir le nom de Nolan dans leur cv. Excepté Kenneth Branagh, formidable sugar daddy ursin, qui roule les rrrrrrrrr tel un russe richissime presque jamais content : non, vraiment, rien. Clémence Poésy est une scientifique qui tire la gueule parce qu’elle est au courant que c’est le bordel qui nous tombe sur la tête. Mais elle a du mal à l’expliquer clairement. Son personnage n’est pas une bonne vulgarisatrice. On sent que c’est compliqué les informations qu’elle a à transmettre à l’espion qui ne l’aimera pas elle mais plutôt l’autre blonde du film.

Après avoir servi, pendant 5 minutes, des explications, avec des mots scientifiques dedans, à l’inversion temporelle, le personnage finit par dire au jamesbondien héros, joué par l’ébénique et fade John David Washington, qui n’est pas le fils d’un président étasunien, ainsi qu’aux spectateurs : « Vous ne pouvez pas comprendre » ou « Ne cherchez pas à comprendre ».

Vas-ty, Nolan, dis-le que ton public n’a pas bac+12.

C’est que c’est compliqué d’écrire une histoire qui tienne la route avec du métaphysique dedans, une histoire qui entraine la suspension consentie de l’incrédulité, le scepticisme du spectateur, quoi. Nolan, c’est aussi « Interstellar » (2014). Une autre histoire du temps.

J’ai vu « Tenet »

Bon, y a des tirs, un avion qui défonce un bâtiment, ça court, y a un immeuble qui explose deux fois, simultanément, au même endroit du temps mais pas dans le même angle temporel, suivez-vous ? Bon, y a un court moment avec l’impeccable Michael Caine chuchurant dans son dentier so british et que Nolan emploie régulièrement depuis sa trilogie batmanesque. Y a un Pattinson méché blond qui est là. Pour une fois, c’est un blanc qui est l’acolyte d’un héros noir, check! même si c’est celui-là qui, si on y réfléchit bien, sauve le monde. Si faire courir ou rouler en voiture ou se battre à l’envers à l’endroit, comme le chanta l’oubliée Karen Cheryl en 1987, ou faire imploser/exploser un immeuble, c’est du génie, alors Nolan en déborde. Et Karen Cheryl était en avance sur Christopher Nolan.

Avant de prendre le ticket, je parlai un peu avec un des salariés du cinéma Diagonal, ouais, je vois les films en VO : « Pour les scènes d’action, Nolan n’est pas John Woo ». Check ! Je plussoie : pour les scènes de guerre, Nolan n’est pas le vénère Paul Verhoeven de « Starship Troopers » (1997), ni l’absolument parfait Mel Gibson de « Tu ne tueras point » (2016) avec le si émouvant Andrew Garfield. Un conseil: ces deux films, selon mes goûts, sont plus puissants que « Tenet ».

Vous m’avez-vous pas demandé si j’avais vu « Tenet » au cinéma, non? Je crois que c’est ce que je fis, il y a quelques jours, et ça a duré 2h30 dans mon souvenir. Mon fauteuil couinait chaque fois que je bougeais.

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