Josep : la mémoire au bout du crayon

Plus de 100 000 entrées en 2 semaines d’exploitation ! Élu « film préféré du public » en 2020, « meilleur film d’animation de l’année » pour le magazine Première, prix de la fondation GAN : un exploit pour ce film dessiné sur un épisode douloureux de l’Espagne, la Retirada. Dessinateur pour le journal « Le Monde » et pour « Le Canard Enchaîné », Aurel porte haut la scène du dessin montpelliérain aux côtés d’un autre surdoué, Fabcaro, avec un film politiquement très fort et en même temps d’une grande délicatesse. Une belle réussite aussi pour les Films d’ici Méditerranée, une société de production basée à Montpellier. L’éclatante preuve également que le film d’animation peut-être à la hauteur de l’Histoire.

 

 

Josep Bartoli, dessinateur et combattant antifranquiste, a connu la réalité des camps d’internement français à la fin des années 1930. Un autre dessinateur, Aurel, lui rend aujourd’hui hommage dans un film d’animation que l’on aurait dû découvrir lors du dernier Festival de Cannes. L’admiration toute en finesse et en dessins d’un artiste pour un autre artiste.

En visitant le mémorial de Rivesaltes, en mars 1999 alors que j’allais voir l’exposition sur la Retirada, ce fut un coup de semonce. L’entrée dans le camp au milieu de nulle part, ces baraquements à moitié mangés par le sable me faisaient froid dans le dos. L’ombre des fantômes des révolutionnaires espagnols s’invitaient dans cette fin de journée claire et perçante.
En m’installant dans un fauteuil confortable d’une salle de cinéma, je n’imaginais pas ressentir la même sensation quand le film a commencé à se dérouler sur l’écran.

Rivesaltes sur un Canson imaginaire

Le camp de réfugiés se dessine sur un Canson imaginaire. Aurel, d’un dessin d’un réalisme étonnant même si parfois le trait est minimaliste, nous plonge dans la Retirada. 450 000 espagnols fuyant la chute de la seconde République et la prise de pouvoir de Franco en février 1939 se réfugient en France. Ces centaines de milliers de femmes et d’enfants sont parqués dans des camps par des Français qui, dépassés par l’ampleur de l’exode, ont oublié le mot hospitalité.

Un camp inhumain

Les camps ont ni chauffage ni douche, la nourriture manque, les soins sont inexistants. La vie d’un homme ne vaut pas bien cher sous les jets d’urine de gardes chiourmes avinés.
Entre conte de fées et films de guerre, passé et présent, Aurel a choisi le registre de la sensibilité et de la simplicité pour raconter l’histoire de Josep Bartoli, et à travers lui, un pan oublié de notre histoire. Il utilise plumes et pinceaux, passant du trait précis aux aplats de couleurs vives, pour marquer les diverses périodes de la vie de Bartoli.

Josep Bartoli, du POUM à l’exil

Né en 1910 à Barcelone, dessinateur et caricaturiste, Josep Bartoli a été un responsable du Parti communiste catalan et commissaire politique du Parti ouvrier d’unification marxiste -le fameux POUM-.
En quittant l’Espagne en 1939, Bartoli ne fuit pas qu’un pouvoir politique qu’il honnit, il sauve sa peau et se retrouve comme tant d’autres dans un camp d’internement, qui pourrait être Rivesaltes, Argelès, Agde, Collioure… Parmi des centaines de milliers d’Espagnols qui attendent des jours meilleurs, Bartoli, lui, dessine constamment tout ce qui l’entoure pour témoigner, à l’heure où les armes ne sont plus de mise, que la liberté attend son heure ! Et garder l’espoir de retrouver sa fiancée qu’il imagine quelque part en France !

L’enfer du quotidien en dessin

Assis par terre contre les vagues murs des baraquements que les réfugiés-prisonniers ont eux-mêmes construits, Josep Bartoli, de son trait vif et ciselé, rend en image la solidarité entre espagnols -hommes ou femmes- déboussolés par ce manque de tout et ravagés par la peur de ne jamais retrouver les êtres aimés laissés au pays ou perdus dans la fuite. Il croque tout ce qu’il voit ! Les heurts entre anarchistes, trotskistes et communistes que l’exode n’a pas calmés, les brimades et insultes des gendarmes surpuissants, les viols…

Josep et Serge, deux amis d’infortune

Josep, qui a la voix de Sergi Lopez dans le film, campé par un trait simple surmonté d’un grand nez fier comme un roc que n’aurait pas renié Cyrano, se lie d’amitié avec Serge, un gendarme aux joues rondes, brave et gentil qui essaie comme il peut et parfois au péril de sa vie d’adoucir un peu les conditions de vie des réfugiés. Ce gendarme, tout à la fois scandalisé et bouleversé par le traitement infligé à ces Espagnols et entre autres à Josep Bartolí, dont il admire le talent, a résisté à sa manière. Il a offert en secret papier et crayons, afin que son ami puisse continuer à dessiner. De petites vexations en combats, Serge et Josep verront grandir une amitié qui les emmènera par de-là les mers dans le golfe du Mexique où ils croiseront plus tard le destin des peintres Frida Khalo et Diego Rivera.

Un grand-père héros

Tricotant passé et présent, le film fait des allers-retours entre Serge, l’ex-gendarme, couché dans son corps de vieux et son petit-fils Valentin, un ado que tout fait chier. Mais ce grand-père que l’on croyait déjà parti vers d’autres mondes dévide le fil de sa vie et raconte à Valentin, dessinateur dans l’âme, une amitié dont il n’avait jamais parlé à personne.

Chez Serge, un dessin de Josep Bartoli [que la mère de Valentin, désinvolte et hystérique, a toujours vu traîner et trouve horrible mais que le jeune Valentin kiffe] déclenche les confidences du grand-père. Ce portrait est celui d’un ami de Josep, révolutionnaire comme lui et interné dans le même camp, qui s’est fait tuer par les gendarmes français pour une bouteille de vin brisée en tombant. Révolté par cette mort atroce et injuste, Serge trouvera la force de désobéir et d’aider Josep à fuir le camp. Valentin, fier de son grand-père qui vient de se réinventer sous ses yeux ébahis, repart son dessin sous le bras, riche d’une histoire et surtout d’un héros.

Jean Louis Milesi pour le scénario

Lors d’un salon du livre où Aurel était invité, ce dessin réalisé par Bartoli, le portrait d’un homme mourant, mi-homme mi-cadavre, l’avait bouleversé. Choisi par Georges Bartoli, neveu de Josep, pour illustrer la couverture d’un ouvrage consacré à son oncle, ce portrait glaçant « d’une puissance singulière [qui] ne pouvait qu’être l’œuvre d’un dessinateur génial » a été pour Aurel le moteur de son aventure cinématographique « Le besoin de me plonger dans cette histoire, de me l’accaparer et la digérer puis la faire revivre à travers mon crayon m’a immédiatement animé. »

Au-delà d’un film magnifique, Josep offre, au vu de son succès, la possibilité à des milliers de gens de prendre conscience de ce pan d’une séquence honteuse de l’histoire. Et que, jusqu’à aujourd’hui, seule la force de photographes comme Paul Senn, d’artistes de théâtre ou d’historiens ou d’élus politiques acharnés, avait permis de faire sortir des replis de la mémoire collective où elle restait enfermée.

Aurel a plongé dans les foisonnantes archives de l’artiste espagnol et imaginé puis réalisé ce film avec la complicité de Jean Louis Milesi, scénariste chouchou de Robert Guédiguian. La musique est à la hauteur du reste, magnifique. Matinée des chants révolutionnaires espagnols, elle habille l’image sans jamais prendre toute la place. Elle est signée de la chanteuse et autrice-compositrice espagnole Sílvia Pérez Cruz, qui dans la bande son du film prête sa voix à l’envoûtante Frida Kahlo.

Josep, réalisé par Aurel, écrit par Jean-Louis Milesi, musique de Silvia Perez Cruz, produit par Serge Lalou/Les Films d’Ici Méditerranée, avec les voix de Sergi Lopez, Bruno Solo, Valérie Lemercier, François Morel, Sophia Aram, David Marsai. A l’affiche dans 300 salles en France. A Montpellier, il est visible au Gaumont, au Diagonal et à Utopia.

Une donation Josep Bartoli à Rivesaltes
A la suite d’une donation de sa veuve, Bernice Bromberg, des oeuvres et carnets venus de New-York, sont désormais abrités au Mémorial du Camp de Rivesaltes, inauguré en 2015 sur le site du camp qui a accueilli des réfugiés espagnols, mais également des juifs et tsiganes pendant la seconde guerre.

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