Du Land art à l’art environnemental :
le voyage d’une idée

Corinne Hyafil évoque ce mouvement artistique né aux USA dans les années 60, et ses incarnations actuelles dans la région à la Filature du Mazel dans le parc des Cévennes et au cirque de Mourèze, dans le cadre de notre concours de Land art pour les enfants proposé en partenariat avec « Paris-Mômes ». A écouter : l’ITV de Benjamin Riado, auteur de « Paysages théoriques du land’art », professeur à la Sorbonne.

 

 

 

Du Land art de l’Amérique des années 60 où les œuvres gigantesques étaient sculptées à coup de tractopelles à celui des parcours land art d’aujourd’hui à Mourèze ou au Mont Aigoual, où des œuvres d’artistes sont exposées dans des lieux remarquables, cinquante années sont passées.
Phénomène politique imaginé par les artistes américains qui concevaient des projets gigantesques sur des terres éloignées pour sortir la sculpture et l’art en général des galeries et autres lieux d’exposition, le land art a trouvé son évolution. Aujourd’hui il se conjugue le plus souvent avec des créations composées de matériaux de la nature dans une envie d’un monde plus écologique et dans des lieux préservés.

La Filature du Mazel, une fabrique artistique à l’Aigoual

Dans la beauté mystérieuse et sauvage des paysages du mont Aigoual, sur une route désaffectée qui mène au sommet, à 1500 mètres d’altitude, se déroule devant les yeux des promeneurs et des sportifs un parcours Land art de quatorze œuvres originales sur une boucle de 7 km.
Une idée sortie tout droit, il y a trois ans, de la collaboration entre Parc des Cévennes et la Filature du Mazel. Cette fabrique artistique et culturelle, nichée depuis bientôt dix ans dans la haute vallée de l’Hérault, a mis sur pied ce parcours accompagné par l’artiste plasticienne berlinoise qui vit au Vigan, Paula Anke.
A partir d’un cahier des charges très « cadré », élaboré par le Parc des Cévennes, Les balcons de l’Aigoual ont pu voir le jour et les commandes d’œuvres d’art respectueuses de l’environnement ont permis d’ouvrir cette nature magnifique à des artistes de land art.
A l’entrée du parcours, une arche ronde en bois ouvre l’invitation au voyage. Plus loin un gardien des bois, en bois, à genoux, nous regarde du haut de ses trois mètres.
Clin d’œil au mouvement précurseur du land art, la trouée créée entre les arbres qui permet de voir loin, est une des œuvres du parcours.

« Le Land art dans le cirque » à Mourèze

Quelques 100 kilomètres plus bas, alors que les Cévennes se fondent dans la plaine, arrêtons-nous à quelques kilomètres du lac du Salagou, au village de Mourèze. Dans le fond du cirque de Mourèze, sur le sable doux qui rappelle que cet endroit magnifique, parsemé d’aiguilles granitiques, paradis de la grimpe pour les enfants, fut un jour recouvert par la mer.
Le cirque de Mourèze sert de décor de juillet à octobre à un sentier artistique « Land art dans le cirque ». Depuis quinze ans, le temps d’un été, Les Bacchanales de Mourèze exposent dans ce lieu grandiose, des œuvres d’artistes qui offrent gratuitement leurs créations de bois et autres matériaux naturels au regard des visiteurs.
Au mois d’août, un festival de musique, organisé par l’association, amène force visiteurs le long de ce parcours éphémère renouvelé tous les ans.
Un des artistes, habitant du village, laisse voir, devant sa porte, ses structures en bois, pierre et autres éléments naturels se jouer du temps qui passe. Photo à la Une, signée Christine Royer. 

D’une œuvre unique qui se crée et évolue dans un espace gigantesque, serions-nous passés au XXIème siècle à des œuvres multiples dans un espace défini ? Pour l’auteur de Paysages théoriques du land’art (1) et théoricien de l’art contemporain Benjamin Riado : « le Land art, aujourd’hui, est compris comme une définition de la création avec des matériaux naturels. Il se trouve pris dans un courant plus large que je n’appellerais pas Land art mais art environnemental où il s’agit pour les artistes de développer une conscience environnementale. Ce dont les artistes américains de l’époque n’étaient pas forcément conscients : ils y allaient avec des tractopelles, des explosifs, ils creusaient la montagne, etc. »

Aux racines américaines

Revenons quelques décennies en arrière, à la fin des années 60, aux USA, lorsque les premiers artistes de Land art voulant créer en dehors des structures culturelles établies ont quitté les grandes villes.
Au milieu du désert du Nevada, là où la chaleur vous fait tourner la tête, un homme, Mark Heizer, artiste sculpteur newyorkais et pionnier du Land art, délaisse les galeries et lieux d’expositions et cherche le lieu idéal pour faire des expérimentations personnelles. Il achète un terrain en 1969, grâce à l’aide de sa galeriste et déplace, avec des engins de terrassement, plus de 240 000 tonnes de roches pour réaliser Double Negative, une sculpture composée de deux entrailles séparées par du vide, mesurant 450 mètres de long et 130 mètres de profondeur. Revenu à New-York avec des photographies qui montrent l’existence de ses interventions et créations dans le paysage, il les expose dans des galeries.

Quitter les galeries pour les retrouver, quel paradoxe ? Pour Benjamin Riado, également professeur à la Sorbonne, « il existe en effet dans le Land art une espèce de paradoxe puisqu’on se retrouve à exposer une œuvre qui est inexposable, détachée du site de son lieu originel. Les artistes ont dû inventer des formes pour pouvoir présenter leur travail. La photographie a été le moyen le plus employé pour garder une trace de l’œuvre ».

Spiral Jetty, un coquillage géant

Un an plus tard, dans l’Utah, Robert Smithson, un artiste qui aime parler d’art de la terre, Earth art, plutôt que de Land art, craque pour un site au bord du Lac Salé. Il ne résiste pas à l’attrait de la couleur rouge de ses eaux et de sa correspondance avec la mer primitive. Il y construit une jetée, Spiral Jetty, une œuvre d’art en forme de spirale de 457 mètres de long et 4,5 mètres de large s’enroulant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ce gigantesque coquillage préhistorique est constitué de boue, de cristaux de sel, de rochers de basalte, de bois et d’eau.
Il ne se doute pas que son œuvre sera recouverte par les eaux puis qu’au détour d’une nouvelle sécheresse, elle sera de nouveau visible plus de trente ans après. Joli cadeau de la nature en forme d’hommage à cet artiste mort dans un accident d’hélicoptère en 1973, alors qu’il survolait le lieu présumé de sa nouvelle œuvre de Land art.

The Lightning Field, des kilomètres de poteaux

Direction le sud des Etats-Unis, à Quemado au nouveau Mexique. Nous sommes en 1969, Walter de Maria conçoit et construit the Lightning Field, un ensemble de 400 mats d’acier de 6 mètres de haut répartis à intervalles réguliers sur une surface rectangulaire de 1km sur 1,5 km, qu’il mettra 8 ans à construire. Cette gigantesque œuvre de land art est toujours entretenue cinquante ans après. Elle se visite, selon les désirs de l’artiste, uniquement 6 mois par an et par groupe de six personnes maximum. Pour voir l’œuvre in situ, il faut aller à Albuquerque où une agence de voyage vous emmène jusqu’au lieu où le groupe dormira sur place dans une cabane et mangera un repas locavore et bio. Le but de l’artiste est que le public puisse admirer le soir et au petit matin des phénomènes climatiques parfois aussi spectaculaires que la chute de la foudre (les poteaux attirent la foudre qui tombe six fois plus qu’elle ne tombe ailleurs au Nouveau Mexique) ou seulement voir le soleil se coucher et admirer les variations de lumière rasante tapant sur les poteaux métalliques qui deviennent tout d’un coup lumineux.

Les sculptures en nature de Andy Goldsworthy

Certains artistes continuent sur la lancée gigantesque du Land art originel le déclinant en art environnemental. Se rapprochant de la sensibilité d’un Richard Long, artiste britannique qui, dès 1967, ne faisait vivre à la nature que des transformations temporaires, se contentant par exemple de photographier l’empreinte de sa marche dans un champ de blé ou sur la terre, l’artiste britannique Andy Goldsworthy met la nature au cœur de son travail dans le choix des matériaux avec lequel il travaille (pierres, neige, branches…). Il produit des sculptures intégrées aux sites urbains ou naturels. « Mon travail est tellement enraciné sur place qu’on ne peut le séparer de son lieu d’élaboration : le travail est le lieu ».

Le Snowart de Simon Beck

C’est dans cette filiation que Simon Beck, cartographe britannique, découvre le dessin sur neige et glace et invente le Snowart au début des années 2000.
Avec ses raquettes, il dessine des formes dans la neige qu’il filme avec un appareil photo, puis aujourd’hui depuis un drone.
Sa toile blanche idéale est un lac gelé, peu fréquenté des skieurs, dont les conditions météorologiques sont prévisibles, le lac Marlou, situé près de son appartement aux Arc 2000, dans les Alpes.
Simon Beck n’a pas droit à l’erreur, chaque pas est calculé et le retour en arrière est impossible. Malgré des préparations titanesques de calculs et réflexions, l’artiste a dû abandonner certaines de ses œuvres en création à cause d’avalanches, de l’arrivée du brouillard qui troublaient ses plans et ses repères ou tout simplement de la neige. Sa démarche artistique, liée à la fragilité de l’environnement, a pour intention de sensibiliser le public au respect de l’écologie.
Pour la sortie de la saison 6 de Game of Thrones, Simon Beck a réalisé “Winter is coming” représentant un loup-garou, clin d’œil à la lutte contre le réchauffement climatique.

1) Paysages théoriques du land art, 256 pages, édition PUV.

L’ITV de Benjamin Riado, auteur de « Paysages théoriques du land’art », professeur à la Sorbonne.

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