Toute une vie de femme : le Cri dévot adapte Annie Ernaux

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Quelques mots d’immersion, quelques mots d’émotions, sur le sensible invisible, avant de retrouver -espérons-le- « La Femme de la Photo » de la compagnie montpelliéraine le Cri Dévot, en mai au Kiasma de Castelnau. Pour LOKKO, Clara Mure a regardé la captation -au théâtre Jean Vilar- de « La femme de la photo », une mise en scène de Camille Daloz (1) inspirée du roman d’une écrivaine française majeure : « Les années » de Annie Ernaux, qui évoque l’émancipation féminine d’une femme française de la seconde moitié du 20è siècle.

 

 

« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. »
Annie Ernaux (Les Années, 2008)

C’est le train de la vie qui poursuit sa course effrénée. C’est l’histoire d’un destin des années 1940 à nos jours. C’est une histoire du passé, c’est une histoire du présent.
« Toutes les images disparaîtront » (2), les plus drôles, les plus tristes, les plus insignifiantes qui nous restent. Un récit à quatre voix de la nouvelle génération dans un décor sobre pour laisser place aux mots d’Annie Ernaux. Une immersion visuelle et sonore pour nous plonger dans cette mémoire collective. Une balade dans le temps en plusieurs versions.

Un souvenir. Une photo. Une ambiance. Une musique. Une époque. Une femme. C’est l’histoire d’une femme qui n’a pas de nom, elle pourrait être l’une d’entre nous, elle pourrait être toi ou moi et personne à la fois. C’est une autobiographie impersonnelle convoquant la mémoire féminine et féministe, culturelle et populaire, sociale et politique, orale et matérielle.

Nostalgie d’un temps qui n’est plus-le temps d’avant- lors de repas de famille où se racontent les anecdotes, les gens que l’on connaît peu, où se transmet la mémoire passée de corps en corps, un héritage invisible sur les photos, un répertoire d’habitudes, une somme de gestes.

Environnement sonore empreint de la langue d’antan qui hiérarchisait, stigmatisait, les fainéants, les femmes sans conduite, les enfants en-dessous.

Récit d’une femme aux grands rêves, au temps de la Libération, souhaitant échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Billes d’école et souvenirs de camarades, de désir, de jugement et de découverte.

« La femme de la photo est à la fois une enfant modeste de Normandie, une ado marquée par l’ennui et la honte, une jeune épouse qui s’embourgeoise mais aussi une femme gelée et une amante courant après son désir trop longtemps réfréné. », Annie Ernaux (Les Années, 2008)

Ces photos dont on ne se souvient jamais, cet Autre que l’on dit être nous-mêmes. Sentiment d’étrangeté. Dédoublement de l’être, celui que nous sommes et celui que nous étions.

Souvenirs traumatiques des mœurs, des règles d’une société et des transformations des mentalités, lentement… très lentement.

Distinction entre les différents âges de la femme, entre les classes sociales, entre les étapes de la vie.

Volonté de sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais.

Histoire des lieux, histoire des institutions. L’école, lieu de transmission d’un savoir immuable dans le silence, l’ordre et le respect des hiérarchies, la soumission absolue. Lieu des règles et des convenances, lieu de modelage de la pensée et de la bienséance. À l’abri des loisirs et de l’ouverture d’esprit. Présence sempiternelle de l’Église déclamée telle une oraison : La religion était le cadre officiel de la vie et réglait le temps. La chambre devient le lieu de libération d’une sexualité naissante et d’une culture entêtante.

Envie de sortir des carcans, de déroger à la perfection, de faire des bêtises ou de simplement voir le monde autrement, de vivre, librement. Loin des injonctions de la société, loin de l’interdiction et du jugement moral. Immobilité d’une jeunesse empêchée à l’esprit vagabond. Les limites de la société disparaissent dans son imaginaire. Plaisir de ces histoires racontées à soi-même.

C’est l’histoire de l’Histoire. C’est l’histoire des révolutions, celles d’hier et d’aujourd’hui.
L’exaltation du nombre. La libération des femmes. L’utopie retrouvée. Et pourtant à chaque époque, son lot de doutes et de pressions, d’erreurs et de frissons, de victoires et de désillusions.

Panorama. Du bébé aux cheveux blancs, retour au Présent : La Femme de la Photo (…) c’est moi.

C’est un récit terriblement moderne, racontant l’émancipation d’une femme en quête de soi, au milieu d’une époque trop étroite pour elle, la transformation d’un corps et d’un être pensant. Mais au-delà des mots du roman total d’Annie Ernaux, la compagnie Le Cri Dévot réussit encore une fois le pari de créer du lien entre les générations, en rendant actuelle cette histoire intimement collective.

Dans « Vivarium » (2016), la métamorphose adolescente était explorée pour réconcilier les jeunes et leurs parents mais avec « La Femme de la Photo », comment ne pas faire écho à notre époque qui confisque la vie des jeunes générations pour sauver les anciennes. Alors que la société tente de nous opposer, rappelons-nous que les vieux souvenirs et l’âme d’enfant reviennent avec le temps.

Espérons que cette invitation à l’identification nous permettra de méditer sur nos ressemblances humaines mais aussi de prendre du recul sur notre propre vie, en mettant le temps en suspend, afin de chérir l’enfant que nous étions hier pour mieux aborder l’être que nous serons demain.

(1) Avec les acteurs Emmanuelle Bertrand, Bastien Molines, Alexandre Cafarelli et Jérémy Cateland.
(2) Les extraits proviennent de la pièce inspirée du roman-fleuve « Les Années » d’Annie Ernaux.

Photos Marc Ginot

En tournée
« La femme à la photo » entre dans le cadre du cycle de création Save the date ! (2018-2022), sur la mémoire collective et l’œuvre d’Annie Ernaux, et s’achèvera par la création partagée « #Génération(s) » (2022), manifeste poétique et musical sur la génération Z.
Dates de diffusion :
– 4 mars 2021 – Le Quartz, CCTAM – Scènes Croisées, St Chély d’Apcher
– 19 mars 2021 – L’Usine à Saint-Céré
– 18 mai 2021 – Kiasma à Castelnau-le-lez (version bifrontale)
– 28 mai 2021 – Scène Nationale d’Albi
– Octobre 2021 – Théâtre Jean Vilar à Montpellier

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