Emmanuel Négrier : « Il y a un désaveu du monopole des grandes institutions culturelles montpelliéraines »

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Docteur en Science Politique, directeur de recherches au CNRS, Emmnanuel Négrier a publié un nombre impressionnant d’études sur la culture, en s’appuyant souvent sur des enquêtes réalisées à Montpellier où il vit. Dans « Culture et métropole », il analyse les forces et faiblesses de la métropole montpelliéraine en matière de culture, une des plus puissantes de France mais qui peine à irriguer le territoire. Et analyse l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs culturels venus du terrain.

 

 

 

LOKKO : Pourquoi cette étude consacrée à la métropole ? On a l’impression d’un échelon à la mode très regardé par les chercheurs notamment, mais aussi d’un échelon diabolisé, voir « Les métropoles barbares » de Guillaume Faburel, une des sources citées de ce livre.
Emmanuel Négrier : Toute ma trajectoire s’intéresse aux territoires, aux enjeux croisés d’une part des réformes territoriales et d’autre part des politiques culturelles. C’est la continuité de mes travaux sur l’intercommunalité et la culture après « La question métropolitaine » en 2005. Il y a en effet un vrai débat politique et citoyen sur l’enjeu métropolitain. Pour les uns, la métropole est le niveau qui manquait à un certain nombre de capitales régionales en France. Jusqu’au Covid qui va sans doute nous amener à moduler certaines stratégies de relocalisation liées à la pandémie, la métropole est l’échelon qui porte l’espoir d’une meilleure gestion de l’urbanisation de la vie sociale en France comme dans d’autres pays mais c’est aussi un peu l’Arlésienne : c’est un niveau en perpétuel devenir. A chaque élection municipale, on se dit : ça y est, on va enfin parler de l’intercommunalité mais à chaque fois, on voit que l’on reste encore assez déterminé par le niveau municipal. Il y a donc l’espoir d’une incarnation positive et de l’autre côté, le « métropole bashing », avec des critiques pas complètement infondées, qui envisagent la métropole comme un vaste aspirateur de ressources d’autres territoires, plutôt que d’être le niveau de redéploiement de l’action publique.

Culture et métropole : il y a dans cette association des deux termes quelque chose de l’ordre du hiatus. En France, peu de métropoles s’intéressent à la culture. « La bascule métropolitaine » a été assez rare, écrivez-vous.
C’est le grand paradoxe. On ne cesse de mettre l’accent dans les discours politiques, dans les ouvrages d’architecture ou d’urbanisme sur l’offre culturelle métropolitaine de villes comme Nantes, Strasbourg ou Clermont-Ferrand ou encore Lille. Quand on regarde de près, on voit que la bascule métropolitaine est rare en effet et même quand elle a lieu -c’est le cas de Montpellier-, elle n’est pas sans surprise quand on regarde concrètement ce que ça représente dans les faits. D’un côté, un dessein métropolitain dans les discours, en même temps, une assez grande faiblesse de la stratégie métropolitaine en matière de culture.

Pour la part du budget culturel dans le budget total Ville-Centre/Métropole, Montpellier se place 2ème place derrière Clermont-Ferrand. Il y a une exception montpelliéraine dans ce domaine. On a l’impression que tout finit à la métropole à Montpellier y compris la Comédie du Livre jusqu’ici dans une régie municipale stricte à l’ancienne. Pourquoi cette exception montpelliéraine ?
Pour une raison stratégique et une raison prosaïque mêlées. La culture a été très tôt, et beaucoup plus vigoureusement que dans d’autres villes, considérée par Georges Frêche dès les années 80, comme un outil de développement urbain. Les classes moyennes éduquées montpelliéraines voyaient dans la culture un registre-clé de la ville de demain. Montpellier a été dotée d’équipements dont l’envergure était sciemment supérieure en termes d’offre à la population. C’est ce que j’ai appelé la stratégie « néo-keynésienne » d’un investissement sur ce secteur pour développer la ville. A partir du moment où l’intercommunalité -la loi Chévènement pour être précis-, se proposait de gérer des compétences culturelles, dans la continuité du District, on a doté l’intercommunalité de compétences culturelles en grand nombre en les basculant depuis la ville.

L’inflexion prosaïque est liée à des circonstances particulières : en 2004, Georges Frêche est devenu président de région. Dès lors, il peut -même s’il perd la possibilité d’être maire de Montpellier-, conserver la présidence de l’agglomération. Il a fait « monter » des compétences et des enveloppes de l’échelle municipale à l’échelle intercommunale. A partir de 2005, la communauté d’agglomération -10 ans avant la métropole- est le niveau le plus puissant en matière culturelle. Quelque chose d’original en France, comparable à Amiens, Clermont-Ferrand et Toulon, ces 4 villes formant un quadrige singulier à ce niveau.

Donc Montpellier a été clairement pionnière dans ce domaine ?
Oui, mais pas seule. Très peu d’intercommunalités urbaines se posaient la question culturelle en ces termes.

Un désir de métropole mais pourquoi faire ? Est-ce que ça a servi le territoire ? On a l’impression que le livre répond négativement à cette question. Excepté les réseaux de lecture, on ne peut pas dire que « l’altérité », comme vous le dites, ait fonctionné pour le reste du territoire en dehors de la ville-centre ?
Ce qu’on peut espérer de la métropole, c’est qu’elle ne soit pas seulement la ville-bis. Qu’elle rayonne à l’échelle des communes-membre. Cette institution exceptionnelle a aussi vocation à servir au-delà de son périmètre. En théorie, le projet métropolitain co-financé par le Département, la Région et l’Etat n’a pas vocation à rester dans ses murs.

Il y a 2 niveaux de débat. Sur le premier niveau, on peut constater que le déplacement du financement et des responsabilités depuis la ville vers la métropole a permis de conforter les institutions concernées, de développer une offre et un accès à l’ensemble des habitants sans barrière tarifaire. Tout le monde paye le même prix notamment pour les lieux de spectacle ou le conservatoire [Georges Frêche avait un temps menacé d’un système d’octroi pour les non-membres…] Il y a eu un fonds spécifique de diffusion théâtrale, un réseau de lecture publique et des réflexions sur une forme de régulation de l’offre au niveau de la métropole. Ainsi une mission a été confiée à Gabriel Lucas de Leyssac dans ce sens mais, pour des raisons politiques, cette mission est aujourd’hui réduite à la portion congrue c’est à dire à deux lieux mutualisés, Le Kiasma à Castelnau-le-Lez et l’Agora du Crès [cette dernière salle ayant quitté le dispositif après les dernières élections municipales…]. Là se révèle la faiblesse de la métropole face aux aléas politiques.

Il y aussi l’échec d’une mission Théâtre qui devait être confiée à Jean Varela, le directeur du Printemps des Comédiens. Le projet métropolitain s’abîme sur le politique.
C’est vraiment l’indice d’une fragilité intrinsèque -et paradoxale- de la métropole largement soumise à l’agenda politique. L’agenda culturel pâtit de cette domination.

Il y a également l’impression que cette évangélisation métropolitaine s’est faite avec un peu de « condescendance » (c’est votre terme) de la part des grands opérateurs qui se plient à la demande politique de sortir de Montpellier parfois en traînant les pieds…
Je l’avais observé pour Montpellier Danse. Ils ne le diront jamais comme ça mais en gros, « on n’y croit pas trop, on y va quand même ». On programme du Bagouet dans un ancien village qui ne sait même pas ce que c’est la danse contemporaine… Les danseurs vont être gênés par des Mobylettes sans pots d’échappement qui vont passer près d’eux… C’est caricatural mais cela s’est un peu produit les premières fois ! La démarche manquait peut-être un peu de compréhension et d’empathie à l’égard des territoires sur lesquels on débarquait. Je pense que les grands opérateurs ont beaucoup appris. Il y a toujours une tension de cet ordre-là mais il se passe des choses. Il y a eu des rencontres.

Autre exemple avec le réseau de lecture publique qui a été organisé de manière un peu militaire (Ndlr : par Gilles Gudin de Vallerin, qui a quitté depuis ses fonctions) entraînant des problèmes relationnels avec un certain nombre de structures. Là aussi, quelque chose peut évoluer et s’assouplir. Petit à petit, l’enjeu coopératif est mieux compris. De même que Valérie Chevalier [Ndlr : la directrice de l’OONM] a pu établir des liens -sincères- avec la structure Unisons dans les quartiers. Si c’était uniquement condescendant, cela ne marcherait pas.

Il y a un fantastique appétit de culture dans ces villages, parfois de la ferveur même ! On l’a vu avec le festival de Radio-France !
Un ferveur métropolitaine indéniable. Pour des raisons sociologiques : les classes moyennes, qui sont celles qui sont les plus désignées pour nourrir les publics des festivals et de l’orchestre, ne sont pas exclusivement montpelliéraines. Nous avons même observé le contraire : le public des grandes institutions culturelles est constitué par une majorité d’habitants résidant hors Montpellier.

On a l’impression que cette politique culturelle montpelliéraine tourne un peu le dos à l’air du temps. C’est une culture de prestige, très verticale, très peu participative, impliquant peu le public. Vous écrivez en substance que c’est une politique qui n’accorde à la société que peu d’influence sur les décisions. Des usages qui vont se ringardiser ?
Le MOCO marque une étape, un désalignement politique et temporel. Je m’explique : les métropoles sont confrontées à la question du catalogue, c’est à dire à être brillantes en tout, dans tous les domaines.

A cocher toutes les cases ?
Exactement. Montpellier manquait d’un centre d’art contemporain toujours promis et renvoyé aux calendes grecques. Est survenue, enfin, une institution dirigée par un professionnel de renommée internationale [certes originale, assise sur 3 institutions différentes dont une école des Beaux-Arts] mais totalement dans cette stratégie de case cochée de l’offre institutionnelle. Sauf qu’on est peut-être maintenant en train d’achever un cycle des dernières grandes réalisations frêchiennes, néo-keynésiennes. L’Arena, de ce point de vue-là, est peut-être l’équipement de trop au regard de ce qui est attendu aujourd’hui d’une métropole.

Mais quels sont ces nouveaux besoins ?
Les besoins aujourd’hui sont peut-être ailleurs que dans ces institutions, ailleurs que dans ce jeu de l’offre. Sont en train d’émerger ce qu’on appelle « les droits culturels », un discours sur la demande, sur la participation du public avec le retour en grâce des valeurs du « socio-culturel », très longtemps décrié en France, contrairement à l’Allemagne, par exemple. On est dans un essouflement des politiques de l’offre par les grandes institutions culturelles, ou en tout cas un désaveu de leur monopole. Une revendication à plus de démocratie culturelle, à des logiques plus horizontales, à l’intersectorialité qui associe dans un même projet l’éducatif, l’économique, l’art, l’urbanisme, la santé, le développement durable, des problématiques transversales qui sont regardées avec un peu de mépris par les grandes institutions culturelles, frappées d’amateurisme selon elles. Et pourtant ce sont des questions vives d’aujourd’hui.

On pense à la Halle Tropisme qui incarne cette mutation.
Oui, à plusieurs titres. La Halle Tropisme n’a pas été portée par les services culturels de la métropole mais par le développement économique. C’est une formule hybride qui se joue des frontières entre l’économie, l’innovation et l’offre culturelle et artistique, voire gastronomique. Il lui manque quand même le registre du quartier pour y correspondre pleinement mais ça vient… En même temps, c’est une institution. Une nouvelle génération d’institution mais qui reste caractéristique d’une politique de l’offre.

A côté de la Halle Tropisme [par manque de friches industrielles, cela a pris beaucoup de temps] : des structures coopératives émergent un peu partout, des squatts qui ont à la fois une dimension sociale, culturelle et artistique. Quelque chose bouge dans ce monde où la politique de l’offre a longtemps été surdéterminante, permettant plein de choses et faisant vivre beaucoup de gens… Mais ce n’est pas soit l’un soit l’autre. Il y a une recherche permanente de compromis et d’articulation entre les 2. Tous ceux qui agissent en faveur d’une politique de la demande ne peuvent pas faire l’impasse sur cet acquis, sur ces formes traditionnelles portées pendant 40 ans à Montpellier.

On constate sur tout le territoire une richesse extraordinaire de projets, souvent auto-missionnés, souvent pauvres, qui n’ont rien à voir avec ces institutions historiques. Il n’y a pas eu fertilisation des puissants acteurs montpelliérains.
Que la métropole ne soit pas l’alpha et l’oméga de ce qui se produit de culturel est une grande chance ! A côté commencent à se développer [enfin !] des formes qui disent en toute autonomie ce que la culture représente pour elles. C’est plutôt le caractère ultra institutionnel de Montpellier qui était l’exception !

Que pensez-vous des nouveaux opérateurs privés ? Vous citez I Love Techno dans ce livre, ainsi que Proméo avec la galerie d’art La Serre et la Fondation pour l’art contemporain de Hélénis. En quoi ça bouscule le paysage ?
Dans le cas de I Love Techno, il s’agit, à travers le groupe Live Nation, d’une logique de standardisation de l’offre culturelle par de grands groupes privés multinationaux. Avec un vrai risque dans ce cas d’une forte concentration industrielle d’un secteur musical. Un sujet que je traite par ailleurs. Cela invite à une vigilance -y compris à l’échelle métropolitaine- à l’égard du développement de ces mastodontes qui peuvent assécher et même vitrifier un secteur aussi vivant et divers que la techno. C’est un peu différent pour Family Piknik qui appartient à un autre registre. Deux logiques différentes dans un même secteur. C’est une contribution nouvelle et intéressante mais la question se pose de la capacité d’un festival comme ILT, qui s’installe quelques jours puis refait ses valises, d’irriguer un territoire, d’associer ses acteurs à son destin et ses ressources. C’est une vraie question.

Pour Proméo et Hélénis, il s’agit de la rente des promoteurs immobiliers et des aménageurs privés dont on sait à quel point elle est colossale dans cette région, constituée petit à petit par des achats à bas prix de réserves foncières. Là, on est dans une forme classique du mécénat culturel des grandes entreprises. Ce sont un peu nos Yves Saint-Laurent ! Une offre intéressante au moment où les ressources publiques en matière de culture sont plus que jamais comptées. La question de l’articulation se pose là encore entre les pouvoirs publics -au moins pour la programmation- et ces opérateurs qui ont des intérêts plus personnalisés que l’intérêt public [des princes qui font un peu ce qu’il veulent quant à leurs goûts, leurs choix, leurs stratégies financières]. Une coopération peut aller plus loin : on l’a vu avec l’entreprise Bonduelle associée à « Lille : capitale européenne de la culture ». Mais la ville n’a pas du tout la culture de cette intervention privée sur des questions qui touchent à l’espace public artistique. C’est une des autres caractéristiques de Montpellier.

Michaël Delafosse est-il porteur d’un projet culturel métropolitain ? On a peu d’indices là-dessus ?
Dans le cas de Michaël Delafosse, il y a un paradoxe, assez logique toutefois. Il a en quelque sorte fait ses preuves, en portant les ZAT qui étaient une innovation importante par rapport au commun de la politique culturelle montpelliéraine. Il a marqué son territoire, si j’ose dire. En tant que candidat aux élections municipales de 2020, il a fort peu traité la question culturelle. Mais on ne va pas lui faire le procès de sous-traiter l’enjeu métropolitain au moment où le théâtre des opérations était la ville. La métropole n’est pas (encore ?) un espace de légitimité politique directe. On y deale plus qu’on y projette des clivages politiques. En campagne électorale, c’est donc une échelle qui passe au second plan. On ne pouvait que sciemment occulter le niveau le plus puissant de l’intervention culturelle.

Mais cette discrétion, cette politique à bas bruit, encore aujourd’hui, dans le domaine culturel est-elle une surprise pour vous ?
Non. Je pense que Michaël Delafosse a senti une double nécessité : faire ses preuves d’abord au niveau de la ville, et ensuite dans d’autres domaines que la culture -où il estimait avoir déjà coché une case- notamment sur les enjeux de sécurité publique ou de mobilités.

Que pouvez-vous lui conseiller pour construire une véritable métropole culturelle ?
Par rapport à ce qui s’est passé dans le mandat précédent, ce qu’on peut lui souhaiter, c’est qu’il cultive l’intelligence des coopérations, une pratique raisonnée de la délégation et qu’il arrive à tirer parti d’une vie culturelle qui lui échappe en partie désormais, en terme de gestion directe. Ce n’est pas parce qu’une collectivité ne dirige pas directement un festival qu’elle n’a pas une responsabilité dans son succès.

Il paraît développer un discours assez abstrait, ou perçu comme tel, en parlant d’une politique culturelle qui reconstitue un « récit de la ville », soft et inclusive, sans qu’on comprenne bien ce qui va se passer concrètement ?
La campagne a été complexe. Il y a par ailleurs un agenda politique régional qui est source de tensions potentielles dans la majorité municipale donc il n’est pas tout à fait étonnant qu’on ait recours à des discours stratosphériques laissant un jeu politique, concret et tactique, se développer. A chaque fois que le politique avance un discours de ce genre, on se dit que des opérations sont en cours et qu’on en saura un peu plus bientôt…

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Lokko

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