20 ans après, souvenons-nous
de la tornade Trenet

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« Sans Trenet, nous serions tous comptable » disait Brel. Brassens aussi l’admirait. Charles Trenet est mort le 19 février 2001. Il y a 20 ans. Petit tour mémoriel en son jardin extraordinaire.

[Photo de UNE : sculpture-hommage sur l’aire de l’autoroute Narbonne-Vinassan @Philippe Vinci/La Dépêche]

 

 

 

Ce vendredi 19 février à l’occasion des 20 ans de la disparition de Charles Trenet, le Hall de la chanson (Paris) lui a rendu hommage. Il faut dire que son directeur, Serge Hureau, avait lui-même commis un assez joli spectacle hommage au créateur de « La Mer » que l’on avait pu voir dans la région à Argelès-sur Mer. La télé de son côté n’a pas été en reste, « France 3 » lui ayant rendu hommage, le jour anniversaire à 21h.

Trenet le sulfureux

Lorsque nous étions gamins, courant des années 70, Trenet était carrément « hasbeen ». Plus personne ne s’intéressait à lui. Nos parents nous faisaient gentiment comprendre qu’il avait des mœurs « particulières », qu’il avait même fait de la taule. Il était homo, ce que les mêmes parents « pardonnaient » du reste  assez facilement au couple Cocteau-Marais ou à Jacques Chazot, lequel jouait volontiers les « folles » de service. En revanche, pour Trenet ça passait nettement moins bien. N’avait-il pas été un temps « à l’ombre » ? C’est donc qu’il y avait matière à s’inquiéter davantage encore… Il aurait même jeté son dévolu sur les jeunes !

De plus, le souvenir de la guerre n’était pas si lointain et Trenet (comme Maurice Chevalier, Edith Piaf, Fernandel, Arletty, Sacha Guitry ou Danielle Darrieux…) n’avait pas été « bien net » murmurait-on alors (voir aussi les livres et films d’André Halimi : « Chantons sous l’occupation »). Une complainte comme « Douce France » pouvait être l’objet de bien des lectures. A Montpellier, Alain Jamet, alors patron local d’un parti qui ne s’appelait pas encore le « Rassemblement National », invité de mon émission de radio, avait réclamé la mythique chanson en me précisant avec force clin d’oeil : « L’original hein !« . Sous-entendu pas la reprise par ces basanés de « Carte de Séjour » avec Rachid Taha en tête du combo. Plus tard, Ferrat chanta « Ma France » : « celle dont Monsieur Thiers a dit qu’on la fusille ! » La possible ambiguïté contenue dans la chanson de Trenet n’était plus du tout de mise dans le répertoire de l’ardéchois.

Réhabilité par Jack Lang

Rendons à César ce que l’on doit à Jack Lang. De la même façon que l’on doit au créateur de mode Jean-Paul Gaultier la réhabilitation de la ringardissime joueuse d’accordéon Yvette Horner [« ton accordéon nous fatigue Yvette si tu nous jouais plutôt de la clarinette » chantait Antoine en 1966 dans « Les élucubrations »], c’est au tout frais Ministre de la culture Jack Lang qu’il doit sa sortie sinon du purgatoire du moins d’un oubli certain.

Et vas-y dès lors que Daniel Colling le programme au « Printemps de Bourges ». Jacques Higelin étant toutefois assez seul à rendre hommage au maître, ses collègues peu ou prou de la même génération se réclamant davantage de l’héritage Brel, Ferré ou plus encore de Brassens.

 

C’est sans doute le talentueux multi-carte Cocteau (tour à tour écrivain, poète, cinéaste mais aussi dessinateur) qui a le mieux représenté Trenet dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler celle du « Petit Prince » de St Exupéry. Dessin qui un temps à servi aussi d’affiches pour les concerts. Aujourd’hui et dans la génération suivante, c’est Benjamin Biolay qui a consacré un plein opus à l’œuvre du poète chanteur.

A Montpellier, nous avons eu la chance de pouvoir voir et entendre Charles Trenet à de nombreuses reprises. La première fois, c’était sur le chantier de Richter juste avant (ou après ?) les Gypsy Kings, lors de la tournée hexagonale de « laisse pas béton tonton » avec Mitterrand, candidat à sa réélection pour le scrutin de 1988. Trenet jouant du reste bien volontiers le régional de l’étape en mode : « Bien content d’être à Montpellier, remarquez, je ne suis pas loin, je suis de Narbonne ».

Rien à faire de la médaille

Plus tard c’est au « Printemps des Comédiens » qu’il fut invité dans le cadre d’un hommage à Joseph Delteil. Gérard Saumade avait voulu lui remettre la médaille du Département de l’Hérault à l’issue de son tour de chant. Mais le fou chantant n’en avait que faire des médailles, préférant et de loin la monnaie sonnante et trébuchante. Le bruit courait qu’il réclamait le plus souvent à pouvoir toucher son cachet en espèces et sans attendre. Bref, le pauvre Gérard Saumade, au moment d’offrir sa médaille, avait à peine eu le temps de voir les feux-arrière de la voiture qui démarrait, Trenet ayant pris la poudre d’escampette.

Je me souviens parfaitement de la fois suivante où j’ai pu entendre et voir à nouveau  l’auteur de « Revoir Paris ». Cela se passait salle Berlioz au Corum. Trenet avait été invité par Jean-Paul Montanari lors d’une édition de « Montpellier Danse ». Deux heures avant, sur ma bécane arrêtée à un feu rouge, j’avais machinalement tourné la tête et m’étais retrouvé nez à nez (si on peut dire) avec le grand homme. Lui, à la place du mort, tout à côté de son chauffeur dans sa « Jaguar ». Trenet sur scène, c’était extraordinaire. Juste accompagné par deux pianistes (et une contrebasse en fond), il se dépensait sans compter, même avec plus de 80 ans affichés au compteur. Juste une pause, un entr’acte d’une vingtaine de minutes et ça repartait pour un tour et quel tour !

Un répertoire sans faille apparente

La richesse et la subtilité des paroles/couplets des chansons de Trenet, ce sont souvent des aînés qui ont pu vous en faire savourer la substantifique moëlle. Personnellement, je dois à l’ami Pierrot (Barouh) la découverte pleine et entière de « La Folle complainte ». L’auteur de « La bicyclette » (pour Yves Montand) ne tarissant pas d’éloges. Il est vrai qu’il y avait matière.

« Les jours de repassage,
Dans la maison qui dort,
La bonne n’est pas sage
Mais on la garde encore.
On l’a trouvée hier soir,
Derrière la porte de bois,
Avec une passoire, se donnant de la joie.
La barbe de grand-père
A tout remis en ordre
Mais la bonne en colère a bien failli le mordre ».

Bien avant le piscénois Boby Lapointe, Trenet jonglait volontiers avec les mots. Là où Boby convoquait le comparse d’Arthur Rimbaud avec cette plainte.

« Au violon mes sanglots longs / Bercent ma peine / J’ai reçu des coups près du colon / J’ai mal vers l’aine ! »)

Trenet lui ne se risquait pas à la désolation. Ou alors à peine comme dans « Le Duc ».

« Ah oui, vraiment Monsieur, c’est fou ce que le Duc a
Le Duc a tout, Monsieur pour être un homme heureux
Mais le Duc est très malheureux
Depuis vingt ans, il a perdu ses cheveux
Il est nerveux, il est nerveux
Et nous cherchons, en vain depuis un truc
Pour faire pousser les poils du Duc ».

Amusez-vous à reprendre la chanson à votre tour avec la même dextérité/rapidité et vous verrez sans peine ce que cela peut donner au plan de l’imaginaire.
Autre chanson où Trenet s’en était donné à cœur joie, façon comment vas-tuyau de poêle (et toile à matelas) ; « Débit de l’eau débit de lait ».

« Ah, qu’il est beau, le débit de lait
Ah, qu’il est laid, le débit de l’eau
Débit de lait si beau, débit de l’eau si laid
S’il est un débit beau, c’est bien le beau débit de lait
Au débit d’eau, y a le beau Boby
Au débit de lait, y a la belle Babée
Ils sont vraiment gentils, chacun dans leur débit
Mais le Boby et la Babée sont ennemis... ».

Cabu, grand fan

Jean Cabu, père du « Grand Duduche », l’un des assassinés de la tuerie à « Charlie Hebdo » était un immense fan de l’œuvre du narbonnais. C’est d’ailleurs autour d’une reprise de « La Java du diable » qu’il a scellé les retrouvailles avec son fils Mano Solo. On peut du reste voir dans une pochette d’un disque de Mano Solo de 2007. Comme un clin d’œil au chanteur de chevet de son paternel.

Hergé aussi !

Le papa de « Tintin » rendra lui aussi un hommage appuyé à Trenet dans « Tintin au pays de l’or noir » : une allusion à la chanson « Boum ».
Et aussi dans « Tintin et le temple du soleil ». Allusion là évidente à la chanson : « Le soleil a rendez-vous avec la lune ».

Les meilleures biographies

Même s’ils en existent bien moins que pour les 3 cités plus haut (Brel, Brassens,Ferré) un nombre assez conséquent de biographies existent le concernant. Mais ses  biographes les plus « officiels » ou « complets » sont sans doute les journalistes Jacques Pessis et  Richard Cannavo.

Trenet à l’écran

Même si on a pu le retrouver au générique d’une quinzaine de films, rien de bien marquant au cinéma. A l’exception de quelques films comme « La Romance de Paris », « La route enchantée » ou encore un  film signé de Pierre Prévert, le cadet de Jacques. Ce beau gosse aurait pu pourtant rivaliser avec Errol Flynn !

Nombre de chanteurs vouent un culte particulier à un poète de prédilection. Brassens aimait Paul Fort (entre autres), Ferré et Ferrat Louis Aragon, Pierre Perret adorait Paul Léautaud, Claude Nougaro, c’était Jacques Audiberti. Pour Trenet, ce fut Albert Bausil (1881-1943). Il est fort jeune lorsqu’il fait sa connaissance [13 ans] en 1926. La rencontre a lieu à Perpignan et par le truchement de Trenet-père. Perpignan ville où le natif de Castres a lancé l’hebdomadaire « Le Réveil Catalan ». La publication aura des plumes célèbres : Antoine de St Exupéry, Jean Cocteau, Joseph Delteil, Gaston Bonheur, Max Jacob. Et plus tard Charles Trenet. C’est véritablement Bausil qui fera éclore la poésie que le jeune Charles couvait en son sein. C’est ce même Bausil qui encourage 3 ans plus tard  l’ado à quitter ce coin de terre d’Aude et de Catalogne, de prendre son envol pour gagner la capitale.
Un homme de lettres mais sa plume ne brillera pas dans un format plus long que la chanson. En tant que romancier, il ne sera pas vraiment marquant. Il signera quelques romans  comme « Dodo Manières » en 1940, « Qu’y a -t-il à l’intérieur d’une noix ? » en 1974 ou encore « Pierre, Juliette et l’automate » en 1983.Mais sans plus…

Le swing de Trenet

On a souvent présenté Charles Trenet comme le premier chanteur « jazz » du pays. Mais c’est oublier un peu vite un certain Jean Sablon, de 7 ans son aîné. Premier crooner du pays (dont un Guy Marchand pourra se réclamer par la suite en termes de filiation). Sablon qui sera accompagné par le pape des guitaristes, un certain Django Reinhardt. Le premier aussi à s’emparer d’un micro (en 1936). Sablon qui avec Maurice Chevalier sera le premier à traverser l’Atlantique et à conquérir les USA (comme ce sera le cas plus tard pour Piaf ou Yves Montand). Cette même année de l’éclosion du « Front Populaire », Sablon met à son répertoire l’immortel « Vous qui passez sans me voir » dont Trenet à co-signé les paroles avec l’éditeur Raoul Breton. Johnny Hess et Paul Misraki se chargeant de la musique.

Trenet inscrira lui aussi plus tard la chanson à son propre répertoire :

« Vous, qui passez sans me voir
Sans même me dire bonsoir
Donnez-moi un peu d’espoir ce soir
J’ai tant de peine
Vous, dont je guette un regard
Pour quelle raison, ce soir passez-vous sans me voir
Un mot, je vais le dire « je vous aime »
C’est ridicule, c’est bohème ».

C’est cette année que Trenet écrira « Y’a d’la joie » en compagnie de Michel Emer (le futur époux de la comédienne Jacqueline Maillan). L’année suivante, Maurice Chevalier crée la chanson sur scène au Casino de Paris. Trenet la reprendra ensuite à son compte. Mais c’est à partir de cette chanson que le succès débutera pour lui. Grâce au coup de pouce de cette très grande vedette qu’était alors Chevalier.

« La mer » : le succès international

Nombre de chansons ont leur histoire et « La mer », créée en 1946 à la sienne. En  1943, alors qu’il se rend en train de Montpellier à Perpignan en compagnie du chanteur Roland Gerbeau, du pianiste Léo Chauliac et de son secrétaire, Charles Trenet observant le paysage défiler, écrit la chanson en une vingtaine de minutes écrit la chanson La Mer, s’inspirant paradoxalement non pas de la Méditerranée mais de l’étang de Thau qui défilait à la fenêtre de son wagon. La musique sera arrangée avec le concours de Léo Chauliac. Le guitariste chanteur Georges Benson en fera aussi un beau succès en langue anglaise.
Les belges du combo « Les Tueurs de la lune de miel » feront eux en 1981-82 un succès d’une reprise de « Nationale 7 » datant de 1955 : « De toutes les routes de France d’Europe, celle que j’préfère est celle qui conduit, En auto ou en auto-stop, vers les rivages du Midi, Nationale 7″.

La reconnaissance du terroir

Comme pour Brassens à Sète, la reconnaissance de la ville natale ne s’est pas faite tout de suite après son décès en terme de rendez-vous musical conséquent (même si la rue de sa maison natale porte son nom). Mais c’est le cas aujourd’hui où la demeure qui l’a entendue faire ses premières gammes est désormais ouverte au public. Un festival portant son nom a même existé à Narbonne mais il a désormais du plomb dans l’aile.
Trenet ne cessera jamais de repenser à sa prime jeunesse nostalgie non feinte.

« Mes jeunes années
Courent dans la montagne
Courent dans les sentiers
Pleins d’oiseaux et de fleurs
Et les Pyrénées
Chantent au vent d’Espagne
Chantent la mélodie
Qui berça mon coeur
Chantent les souvenirs
De ma tendre enfance
Chantent tous les beaux jours
À jamais ont fui... »

Trenet l’éternel

Peut-être, au fond, qu’en écrivant « L’âme des poètes » nourrissait-il le secret espoir qu’on se souviendrait encore de lui 20 ans après son décès terrestre. Il n’avait pas tort…

« Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait leur cœur ».

 

 

[Quelques-unes des illustrations de cet article proviennent de la page Facebook : « Charles Trenet d’hier et d’aujourd’hui »]

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