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Christine Masduraud « profondément touchée »
par la série « En thérapie »

Psychanalyste montpelliéraine et artiste (*), Christine Masduraud livre un point de vue rigoureux et critique sur la série de Arte. Cette série qu’elle a beaucoup aimé « désacralise », selon elle, la psychanalyse, en en montrant bien les enjeux mais elle trouve le docteur Dayan « trop interventionniste » et « trop didactique ».

 

 

Dès l’annonce de la série « En thérapie », je suis d’abord très étonnée : en tant que psychanalyste, je me trouve en situation de voir ce qui se joue entre le psychanalyste et son.sa patient.e, ce qui est absolument tabou puisque le secret professionnel stipule que rien de ce qui est dit au sein du cabinet ne doit en sortir. Bien qu’amenée à rencontrer des confrères et consœurs pour échanger autour de la clinique, je ne me trouve jamais dans cette situation de voir directement, sans filtre aucun, ce qui se passe au sein du cabinet d’un.e collègue, ni même entre un.e autre psychanalyste et son.sa contrôleu.r.se.

Tout de même piquée par la curiosité, j’entre dans le jeu de la fiction et à ma grande surprise, dés les premiers épisodes, je suis captée, animée par un grand intérêt, profondément touchée par ce huis-clos. La série met en jeu des personnes en souffrance, vulnérables, en demande d’être aidées mais pas « folles » pour autant. Cela pour battre en brèche l’idée reçue qu’il faut être fou pour consulter.

Le psy reçoit beaucoup d’agressivité, la contient sans la restituer

Le Dr Dayan reçoit dans son cabinet -avec logement contigu- à tour de rôle différent.e.s patient.e.s dont un couple. Les séances se déroulent en face à face, un canapé assez confortable remplace le divan. Elle donne à voir également le Dr Dayan, lui-même en séance de supervision auprès de sa contrôleuse, magistralement interprétée par Carole Bouquet.
La thérapie d’inspiration analytique y est représentée comme un espace où chacun.e essaie d’élaborer sa pensée avec ses propres mots : c’est l’apologie de la langue. Là, priorité est donnée à la parole : « le dire » devient central et digne du plus grand intérêt.

Le psy y est montré comme une personne bienveillante, qui ne répond pas aux questions, si ce n’est par d’autres questions ou sous forme de propositions. Il reçoit beaucoup d’agressivité, la contient sans la restituer. Il s’implique beaucoup, en thérapeute très humain : il touche, aide à retirer un vêtement, appelle un taxi, prend des nouvelles d’une patiente. Il enfreint même parfois les codes de la profession – notamment quand il évoque sa vie privée – mais il se questionne, par ailleurs, sur sa place et son implication avec ses patient.e.s. auprès d’une superviseure. Elle aussi montrée tour à tour, comme extrêmement professionnelle, insistant sur le cadre, ou envahie par les émotions.

C’est le silence de l’analyste qui permet à la parole d’advenir

Il est très interventionniste, cite beaucoup la théorie, se montre un peu trop didactique avec ses patient.e.s,. Dans chaque séance, il avance de très nombreuses interprétations entraînant de fulgurantes avancées dans le travail. Mais ces artifices sont au bénéfice du rythme de la fiction : on ne s’ennuie pas ! Or dans la pratique, l’évolution se fait plus lentement et de telles intrusions auraient pour effet de renforcer les résistances du patient.
Dans la clinique, le but n’est pas de montrer l’étendue de ses connaissances mais bien plutôt d’aider l’analysant.e à découvrir par lui.elle-même ce qui le meut et l’émeut. C’est le silence de l’analyste qui permet à la parole d’advenir.

Si le Dr Dayan devient ce psy idéalisé, le risque n’est-il pas, par un effet de comparaison, de renforcer les résistances de téléspectateur.rice.s eux .elles. mêmes déjà en analyse. Les résistances les plus communément rencontrées sont évoquées par l’un ou l’autre des personnages : le retard, ça coûte cher, le psy s’en met plein les poches, la méthode est inadéquate, etc.
Au-delà de ce qui est dit, les corps et les visages, dans leur posture et leurs expressions donnent à voir cette part d’inconscient qui nous échappe. Du fait du face à face, les patient.e.s s’appuient beaucoup sur l’expressivité et les mimiques de l’analyste.

Les pièges de la relation transférentielle

Cette série permet également d’aborder, par le truchement de l’épisode, cette spécificité du travail analytique qui progresse pas à pas, séance après séance, entrecoupées par un temps d’absence, de silence. La coupure, la scansion est très justement représentée ici par la construction même de la série : une séance équivaut à un épisode. Ce que cette série souligne c’est que chaque sujet est unique, chaque processus de travail singulier. Y sont révélées les différentes formes que peut prendre la relation transférentielle, étape cruciale mais parfois obstacle au déroulement de la cure.

Les séances de contrôle pendant les quelles le psychanalyste essaie de comprendre, dans une mise en abîme, comment il est lui-même pris dans la relation transférentielle, permettent d’aborder la nécessité pour tout thérapeute de rendre compte de son travail à un tiers. Un cadre de travail et les règles qu’il implique sont énoncées ( l’interdit d’avoir une relation sexuelle avec un.e patient.e) mais c’est avant tout d’une relation humaine dont il s’agit. Dans tous les cas, que le transfert soit positif ou négatif, personne ne peut présupposer du déroulement ni de la fin d’une analyse. Le psychanalyste, avec toute son éthique et sa bonne volonté peut-il éviter tout passage à l’acte ?

Un lieu où l’on pense par soi-même

Même s’il existe un risque de confusion entre fiction et réalité, la série désacralise l’endroit de la psychanalyse, le rend plus accessible tout en révélant les enjeux majeurs d’un tel travail. Elle présente le cabinet comme un lieu où l’on pense par soi-même, en présence de l’autre. Surtout, elle réussit le pari de susciter l’attente pressante du prochain épisode, tout comme tout un.e chacun.e, engagée dans l’analyse, attend avec impatience la prochaine séance. Pour ceux qui sont au bord, puisse t-elle susciter l’envie de s’allonger sur le divan ?

 

(*) « Baltimore au lever du jour », exposition des broderies de Christine Masduraud au Centre chorégraphique national de Montpellier (pour l’instant fermée au public).

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