Vania Vaneau et Jordi Galí, artistes associés
du CCN par temps troublés

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Depuis le 15 février et jusqu’au 5 avril 2021, le Centre national de la danse (CN D) met en lumière 30 projets artistiques provenant de 16 institutions culturelles nationales et internationales. Cette année, le projet Canal est à découvrir en ligne sur le site cnd.fr, mais aussi sur les sites des 16 structures invitées. Cet événement est aussi l’occasion d’y découvrir les chorégraphes Jordi Galí et Vania Vaneau, artistes associés à ICI -Centre Chorégraphique National (CCN) de Montpellier pour la période 2020-2023, succédant à Vincent Dupont.

 

 

LOKKO a eu l’occasion de les rencontrer lors de la présentation à huis clos de la création de Vania Vaneau ORA – Orée (2019) qui avait été montrée aux professionnels — dans un contexte de crise sanitaire le 20 janvier , au sein d’un lieu fermé au public et munis de notre attestation de déplacement « couvre-feu ». Depuis, le CCN reste actif et engagé puisqu’il est le seul lieu montpelliérain dans lequel les professionnels de la culture peuvent voir le travail des artistes du spectacle vivant. Et même si le séminaire de formation du 9-10 mars, le PREAC (Pôle de Ressource pour l’Éducation Artistique et Culturelle) -dont le thème était de « faire groupe » autour des rituels contemporains- s’organisait à l’aide de multiples écrans et connexions simultanées, le CCN continue d’assurer sa mission de transmission. L’occasion pour les participants d’y découvrir le deuxième artiste associé Jordi Gali dans sa création T (2008).

Alors, cher public empêché, en attendant de les découvrir de vos propres yeux, voici quelques mots et quelques vidéos pour les rencontrer virtuellement.

« Je vis cette expérience d’interprète comme un cheminement de construction d’une réalité partagée, où les sensibilités, les corps, les réflexions se concentrent vers une utopie commune, celle de la création. »   Vania Vaneau

Vania, c’est une recherche tournée vers un travail plastique de fabrication et manipulation de matières, costumes, masques, toiles et tissus devenant des acteurs à part entière dans ses partitions chorégraphiques. Interprète pour Maguy Marin ou encore aujourd’hui auprès de Christian Rizzo (directeur du CCN de Montpellier), Vania mène aussi un travail de création depuis 2012. Sa première pièce « BLANC » (2014), créée à partir d’une investigation sur le rituel, la transe et la transformation, démontre son intérêt pour le fonctionnement psychique et physique du corps, influencé par son environnement naturel et culturel. En quête de psysicalité dans le corps, la matière et l’objet, elle investit l’espace entre comme sujet central puisque révélant le lien entre toutes choses et l’énergie vitale qui les anime. Entre rêve et réalité, entre concret et abstrait, entre ténèbres et couleurs exaltées, entre visible et invisible, entre organique et plastique, entre nature et culture et à l’écoute de son inconscient, toutes ces strates sont explorées et les frontières du réel dépassées. Le corps poreux, support de forces qui le traversent et l’habitent, entretient alors un rapport sensoriel et perceptif sur scène et avec le public au sein de ces écosystèmes ainsi expérimentés. Ces éclats de figures finissent par s’inscrire dans sa peau à l’instar d’Ornement (2016) ou au seuil des fictions éphémères contées dans sa création ORA – Orée (2019). Et à l’heure de la crise sanitaire, telle la Pythie prophétesse, sa prochaine pièce Nebula nous plonge dans une sorte d’archéologie du futur. Dans un contexte post-apocalyptique, au milieu d’une nature détruite où tout est à reconstruire, elle questionne quels autres rapports au temps, à la fabrication, à la terre, aux animaux et au cosmos pourraient surgir. Ça pourrait être sur Terre ou partout ailleurs, c’est un appel au retour à l’essence, orné de matériaux organiques et encouragé par des mouvements primitifs authentiques pour retrouver l’animal qui est en soi. C’est un processus de guérison pour faire corps avec la nature, pour s’abandonner au grand Tout. Vania évoluera en solo dans une scénographie de Célia Gondol et portée par l’univers musical énigmatique de Puce Moment/Cercueil, dans une version pour des espaces naturels (été 2021) et une autre version pour des espaces intérieurs (automne 2021).

« La main aussi a ses rêves, elle a ses hypothèses. Elle aide à connaître la matière dans son intimité. Elle aide donc à la rêver. »   Gaston Bachelard

Jordi, c’est aussi une archéologie corporelle mais sortie de l’espace du plateau pour investir l’espace public et le paysage, dehors. En 2007, il crée la compagnie Arrangement Provisoire et pour se libérer de ces gestes intégrés en tant qu’interprète, il décide d’introduire la présence de l’objet pour trouver un nouveau sens aux impulsions de son corps. Car si l’action de l’homme transforme inexorablement le monde, la matière nous transforme visiblement et profondément. L’un des outils du danseur est la mémoire du geste, et ce geste -répété et coordonné- fonde un protocole physique extrêmement précis qui prendra la forme d’architectures humaines et matérielles. Cet objet ainsi obtenu en temps réel symbolise le dialogue entretenu par la communauté qui danse dans ses diverses créations. Ces corps, à la fois corps fonction et corps pensant, plongés dans l’espace du dehors et le temps long de la construction -en s’exposant et se transformant pendant parfois plusieurs heures- créent un nouveau rapport au monde, empirique et résolument libre. Dans T (2008), il questionne les rapports objet/machine et corps/rouage pour un jeu d’équilibre ou encore les gestes du bâtisseur dans Ciel (2010). Par le travail d’équipe et la participation du public, il rend possible des architectures monumentales et des expériences hors du temps collectivement partagées. Avec sa prochaine création Anima (signifiant le souffle de la vie, l’âme) il cherche à donner à voir le jaillissement et l’effondrement d’une forme ramifiée en convoquant l’espace circulaire comme le lieu potentiel du rassemblement. La matière y sera le véhicule privilégié de l’émotion dans cette structure articulée par six danseurs. La forme, entre un arbre onirique aux branches suspendues dans l’air et un hommage au folklore traditionnel catalan des châteaux humains, se met au service de la symbolique du souffle et de la respiration d’un monument apparaissant et disparaissant successivement. Le mouvement de cet édifice fragile, éphémère, émouvant et vivant sera accompagné d’un duo de musiciens en live, Erwan Keravec et Mickaël Cozin — venant percer le silence relatif de l’espace urbain. Un appel partagé avec le public à la contemplation, à l’émotion et à la poésie.

« Nous partageons plus particulièrement un intérêt pour le dialogue qui s’établit entre le corps et les matières et le rapport de continuité du corps avec l’environnement. »  Vania et Jordi

Ensemble, ils dirigent la compagnie, basée à Lyon, Arrangement Provisoire qui, en outre de porter leurs projets de créations, leur permet d’élaborer des projets participatifs et des ateliers au sein du Pôle Transmission et de l’Atelier des idées. Véritables espaces d’expérimentation et de création, mais aussi laboratoire de pratiques pédagogiques, ces activités de partages leur permettent de transmettre ce qui fonde leurs démarches et de s’enrichir humainement et artistiquement par la rencontre d’autres artistes et chercheurs ou encore par l’investissement du public au sein des « créations en partage ».

Alors que la pandémie a eu un impact paralysant sur le monde de la Culture, privé de tournées, de public et entravant nombreux projets, Vania et Jordi ont ressenti plus que jamais le manque de ces deux pôles d’activités centrés sur l’apport des échanges humains dans la création. Et telle une énième prédiction non recherchée, en janvier dernier, Vania menait un laboratoire au CDCN Le Pacifique à Grenoble intitulé « Zones de Contact », il y était question de la relation, du toucher, des liens, des enchevêtrements et contaminations, et finalement de l’espace entre les corps, les choses, et l’environnement. Alors que Jordi proposait de « Faire(s) collectif(s) » au sein d’une construction éphémère et monumentale à plusieurs mains. Il s’agirait maintenant de savoir, à l’heure de la distanciation physique et du règne du virtuel, comment peut-on encore faire lien et envisager les contacts ? Pour Vania, si notre monde actuel interroge notre rapport au temps et à l’espace, les rapports humains pourraient s’envisager par télépathie ou par la voix, du moment que l’essence du métier de danseur ne se perd pas et finit par retrouver son environnement naturel : la vie.

 

Photo à la Une @Marc Coudrais.

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