Le COVID à Barcelone, où l’herbe est plus verte

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Bars et restaurants à moitié ouverts. Théâtres, musées et cinémas fonctionnant en jauge restreinte. Mais l’ambiance reste très morose à Barcelone, plus stricte qu’à Madrid. Un récit de Gérard Mayen, journaliste qui vit entre Montpellier et Barcelone.

 

 

Nuria s’exclame d’admiration. On est en train de lui montrer un enregistrement du concert de HK et les Saltimbanks, l’autre semaine à Montpellier. Plus ou moins interdit par le préfet de l’Hérault, ce concert de rue organisé en plein jour par la Carmagnole finissait, par réunir largement plus d’un millier de personnes, déhanchées sur le tube des milieux français contestataires : « On va danser, danser…« , tout en musette.

Une amende de 60€ pour une bière

Nuria, de Valencia, vit à Barcelone. Elle est danseuse, praticienne de méthodes corporelles. Dans un pays où le statut d’intermittent du spectacle fait rêver comme à un miracle, Nuria, la trentaine bien consommée, vit l’horreur de la crise. Et ce soir, elle s’étouffe d’avoir dû s’acquitter d’une amende de 60 euros, infligée par un policier en civil, alors qu’avec une amie, elle consommait, sur la voie publique, une bière achetée à l’épicerie. Dans les quartiers centraux du Born ou du Raval, la jeunesse barcelonaise -et étrangère- retrouve très vite, par la force des bars fermés, les gestes du botellon : on s’y retrouve des centaines à boire à même les trottoirs, au tarif supermercat. En matière de distanciation sociale il y a mieux, et la police est sur les dents.

Alors pour Nuria, la foule montpelliéraine dansante, masques souvent tombés, résonne avec l’image d’une France tonique et rebelle, ici très entretenue. L’herbe chez le voisin est toujours plus verte. On l’avait vu à la mi-mars, lorsque l’incarcération du rappeur Pablo Hasel -suite à des « insultes » à la monarchie et à la police espagnoles- provoquait plus de huit soirées consécutives de sévères émeutes dans les rues barcelonaises. L’ultra gauche montpelliéraine en restait baba. Mais le premier concerné, Pablo Hasel, citait les militants français en exemple, dans un appel depuis sa prison, répercuté en manifestation. « Dépassez mon seul cas et la seule question de la liberté d’expression » exhortait le chanteur, en substance. « Prenez exemple sur le mouvement social français ; eux savent faire converger les luttes de la jeunesse avec le monde du travail » croyait-il pouvoir indiquer.

Des bars ouverts de 7h à 17h

A s’y pencher à deux fois, l’herbe est aussi grise que verte, dès qu’on pose un pied à Barcelone. Une étrange réglementation anti-Covid fait que les bars et restaurants peuvent ouvrir de 7 heures du matin jusqu’à 17 heures : soit, dans l’esprit des autorités, les horaires des services de petit déjeuner, et de déjeuner (beaucoup plus tardif qu’en France). Les autres commerces restent ouverts. Et pendant de longs mois, les autorités catalanes ont cultivé l’originalité d’imposer la fermeture des hypermarchés, et non les commerces de quartier, considérant les foules de ceux-là beaucoup plus contaminantes que la fréquentation de proximité de ceux-ci. L’inverse de l’Hexagone. Qui croire ? Puis un couvre-feu général tombe à 22 heures (peu ou prou l’équivalent de nos 20 heures).

Régionalisé, le dispositif est beaucoup plus restrictif à Barcelone qu’à Madrid. Dans la capitale de l’État, le secteur nocturne tourne à plein régime, au nom de la sacro-sainte loi économique, promue par un gouvernement local ultra-libéral. Les touristes français s’y précipitent, au point que les Catalans s’en offusquent. Gabriel Ruffian, député indépendantiste, vient d’avoir le tweet célèbre, en associant deux photos : l’une de La liberté guidant le peuple, le chef d’œuvre de Delacroix, l’autre d’un groupe de fêtards français totalement ivres, montés sur les épaules les uns des autres.

Il faut dire que les citoyens espagnols, interdits de passer d’une région à l’autre, voire d’un canton à l’autre encore récemment, sont frustrés au spectacle de jeunes touristes se rendant où ils veulent depuis n’importe quel pays. A Barcelone notamment, la surinvasion touristique du low-cost et du Airb’nb depuis deux décennies a été subi jusqu’à l’exaspération d’une dénaturation de la ville. Alors, comment décrire le bonheur, partagé par le rédacteur de cet article, de visiter le Parc Güell de Gaudi, sans réservation informatique préalable, avec quelques dizaines de promeneurs seulement, essentiellement des locaux, un doux samedi matin de printemps. Une réconciliation.

Pas de terrasses sur la Rambla

L’ambiance barcelonaise semble donc toute autre qu’à Madrid. Dans les quartiers touristiques, les hôtels ouverts sont rarissimes. Et nombre de bars et restaurants font le choix de ne pas profiter de l’autorisation d’ouverture de demi-journée, qui ne colle pas à leur modèle économique. On ne trouve quasiment pas de terrasses sur la Rambla. Trois sur quatre des célèbres kiosques monumentaux, sont fermés. Modèle de mono-activité dévastatrice, le tourisme empêché laisse des rues entières aux rideaux métalliques baissés, abondamment tagués, devant ce qui étaient les lamentables boutiques de Sagrada Familia en résine made in China, et autres tee-shirts de l’équipe du Barça. Mais les improbables bars à cocktails et toutes chaînes de marques internationales, qui ont depuis longtemps remplacé les vieilles tavernes du Barrio Chino, sont rares à tenter d’accueillir une clientèle, qui de toute façon ne s’agiterait qu’en fin d’après-midi, aujourd’hui après fermeture.

Sans parler des dizaines milliers d’emplois de services perdus, ici très peu indemnisés, l’ambiance globalement ralentie se fait pesante. Pensant bien faire, la municipalité a planté à la hâte d’horribles boudins de plastique jaune, et peint les chaussées de la même couleur, pour délimiter des extensions provisoires de terrasse, qui durent depuis plus d’un an, censées compenser les nouvelles distanciations. Les Barcelonais n’y reconnaissent plus le génie de leur ville, qui fut un référent mondial de la créativité de l’espace public.

30% des Barcelonais rêvent d’ailleurs

Une enquête toute récente des propres services municipaux, soucieux de sonder régulièrement l’état d’esprit des citoyens -cette fois sur la base de plus de six mille entretiens présentiels- fait état du boom historique d’un désir d’aller s’installer ailleurs pour 30 % d’entre eux (17 % en 2017). Et 59 % estiment leur ville dégradée par le Covid.

Pourtant les artistes français rêveraient de cette verte prairie, où tous les théâtres, musées et salles de cinéma continuent de fonctionner ; certes à jauge réduite. A données pandémiques comparables avec la France, c’est bien la preuve qu’il est possible d’aménager les choses, au lieu de s’en tenir à la raideur absolue de l’Hexagone. A Barcelone, les tickets d’entrée dans les lieux culturels ont valeur de laissez-passer malgré le couvre-feu. Une idée évoquée en France mais rejetée comme invraisemblable. Le samedi 27 mars, un concert de rock était autorisé au Palau Sant-Jordi, salle olympique couverte, apte à recevoir 17000 personnes. A titre de test, observés par un bataillon de professionnels accourus de toute l’Europe, ils étaient 5000 autorisés à s’y presser, en position debout et sans distanciation particulière.

Mais tous et toutes avaient dû pratiquer un test antigénique instantané dans la journée, après réservation obligatoire, pratiqués dans trois salles fameuses du circuit barcelonais des musiques actuelles et du noctambulisme (dont les légendaires Razzmattaz et Apolo). Seuls six testés positifs se seront vu refuser l’entrée au concert. Le soir venu, les spectateurs présentaient leur code test sur leurs portables, tandis qu’un masque FFP2 leur était remis, sans qu’aucune négligence d’utilisation ne soit tolérée. Un espace bar fonctionnait, mais fixe, interdisant de repartir dans les travées avec une conso en main.

« Ce soir, le monde entier nous contemple »

« Bienvenue à l’un des concerts les plus émouvants de notre vie » s’est exclamé Santi Balmes, chanteur de Love of Lesbian, groupe barcelonais (et tout masculin), leader de la scène espagnole. « Ce soir, le monde entier nous contemple ; vraiment ». Le reporter du quotidien indépendantiste Ara, a noté qu’ « au fur et à mesure que le concert avançait, l’étrange émotion du début s’est évaporée, comme si musiciens et public s’accordaient à oublier le caractère exceptionnel de cette soirée. Soudain, cela devenait un concert pareil à ceux d’avant… mais avec des masques et des lunettes embuées ».

Il est sûrement trop tôt pour tirer un bilan épidémiologique de ce test géant. Mais dès le début de semaine, la Fédération catalane de la restauration et des activités musicales s’associait avec la société SieXsein, experte en bio-sécurité, opératrice au Palau Sant-Jordi, pour promouvoir des expérimentations comparables dans un panel de discothèques de Barcelone, Lloret-de-Mar et Salou (deux stations équivalentes à nos Grande-Motte ou Cap d’Agde). En clair, la Catalogne, comme toute l’Espagne, retient son souffle dans la perspective de la saison touristique.

Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Ici comme en France, nombre de grands événements musicaux estivaux ont commencé d’annoncer l’annulation de leur prochaine édition. Mais heureusement pas le Sonar, immense référence internationale des musiques électroniques, où il n’est pas rare de croiser quelques comètes de l’antique scène techno montpelliéraine.

 

A la UNE : la photo d’illustration du journal « El Periodico » [« La policía desaloja el Born y el Macba por los botellones »] qui raconte l’évacuation des quartiers  Born et Macba en pleine fête de rue alcoolisée dite « botellon ».

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