Numa Hambursin : « Tout mon parcours démontre que j’ai voulu mettre de l’international dans le local »

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Le nouveau directeur général du MOCO, le montpelliérain Numa Hambursin, 41 ans, ancien galeriste, ancien directeur du Carré-Sainte-Anne, se consacre à ses nouvelles fonctions en quittant son poste de directeur artistique de la fondation Hélénis à Montpellier, et de directeur du pôle Art moderne et contemporain à Cannes. Dans cet entretien par écrit, il précise ses options : une nouvelle gouvernance dont les contours se précisent, maintenant que retombe la polémique autour de sa nomination. Un axe clair : traiter le divorce entre « une partie du public et le monde de l’art ».

Par Valérie Hernandez

 

 

LOKKO : Vous avez paru blessé par les réactions à votre nomination, mais n’était-ce pas, au fond, plus que vous-même, la question de l’éthique qui était le sujet ?
NUMA HAMBURSIN : J’ai été attristé par la violence de certains propos et par les nombreuses rumeurs infondées qui ont circulé sur mon projet de candidature. Je rappelle qu’il a fuité – tronqué et caricaturé – de façon irrégulière.
Les innombrables messages de soutien que j’ai reçus depuis mon élection, émanant en particulier de la communauté artistique dans ce qu’elle a de plus essentiel, ont vite évacué ces réactions qu’exacerbent les réseaux sociaux.

Qu’avez-vous pensé des réactions de Ashok Adicéam et Céline Kopp qui ont exprimé leur trouble à l’issue de l’appel à candidatures qui vous a désigné  ?
J’ai beaucoup de respect pour Céline Kopp et Ashok Adicéam. Les projets qu’ils ont présentés devant le jury restent confidentiels et leur appartiennent. Je n’ai aucune légitimité à commenter leurs déclarations.

« Personne ne s’offusque qu’un parisien dirige une institution parisienne »

Certains connaisseurs du marché de l’art craignent que Montpellier ne soit plus sur la carte. La ville ne prend-elle pas le risque d’un souverainisme et d’un anti-parisianisme qui l’enferme sur elle-même ?
Je serais bien curieux de savoir de quels « connaisseurs du marché de l’art » restés anonymes nous parlons. Auraient-ils un intérêt personnel dans le maintien d’un statu quo ? Une fois encore, je n’ai pas du tout droit au même son de cloche, notamment parisien. Je rappelle que le marché de l’art français est très centralisé et que tout se passe aujourd’hui à Paris. Parler d’anti-parisianisme me concernant, ce doit être une plaisanterie.
Notons que personne ne s’offusque qu’un parisien dirige une institution parisienne. Il se trouve que je connais très bien les problématiques de l’art contemporain en région, notamment dans le Midi. Tout mon parcours professionnel démontre que j’ai voulu mettre de l’international dans le local. J’ai plus de 20 ans d’expérience – galeriste, critique d’art, commissaire d’exposition, directeur d’institution. C’est sur ce parcours, mes compétences managériales et ma vision, que j’ai été choisi.
Personne n’a jamais voulu la disparition du MO.CO. Mon ambition est au contraire qu’il continue son développement et poursuive son rayonnement international.

Vous avez le projet de soutenir un art contemporain « populaire ». Qu’est-ce que ça veut dire exactement ?
J’ai toujours défendu un art contemporain « exigeant et populaire ». J’insiste sur la notion d’exigence, une exigence intellectuelle et artistique. Une institution publique ne peut seulement s’adresser au monde de l’art, ce qui est l’exacte définition de l’entre-soi.
Souvent le grand public se sent intimidé face à des expositions au discours auto-référencé, voire jargonnant. Je pense qu’il est possible d’avoir une approche exigeante tout en cherchant à conquérir de nouveaux publics.

Vous êtes le défenseur de la nouvelle figuration, de la nouvelle peinture. Montpellier va-t-elle être, avec vous, la ville de référence d’un « autre art contemporain » pour reprendre le titre du livre de Benjamin Olivennes ?
Non. Je ne me définis absolument pas en ces termes. J’ai lu le livre de Benjamin Olivennes et ne partage pas son propos « anti-art contemporain ». Je suis un passionné d’art, de la peinture ancienne à l’art le plus contemporain, de la peinture en passant par la performance ou l’installation.
Je suis très attaché à la liberté des artistes et à la diversité des expérimentations artistiques. En revanche, son ouvrage me semble symptomatique d’un divorce entre une partie du public et le monde de l’art.
Il faut être lucide et ne pas le nier : une partie du grand public rejette en bloc l’art contemporain car jugé « snob » ou « incompréhensible ». C’est exactement ce malentendu que je souhaite dissiper, à mon échelle. Il faut dépasser cette défiance par la pédagogie et une programmation généraliste, non dogmatique, qui éveille la curiosité et donne envie de venir et revenir au MO.CO.

La figure du « curateur-roi » est problématique

Dans les positions de Michaël Delafosse, on a senti une critique de fond sur les curateurs, ces professionnels de l’ombre qui construisent les expositions. On a compris qu’il s’agirait de gommer leurs pouvoirs, de supprimer ces intermédiaires. Est-ce le cas ?
Non, pas du tout. Une programmation doit bien entendu se construire en équipe avec des professionnels expérimentés.
Il ne m’appartient pas de discuter des intentions que vous prêtez à Michaël Delafosse. Me concernant, je n’ai jamais nié le rôle des curateurs, l’étant moi-même. J’avais du reste écrit un livre qui s’intitulait « Journal d’un curateur de campagne », car il est salvateur dans notre milieu de savoir faire preuve d’un peu d’humour de temps en temps.
En revanche, je pense que la figure du « curateur-roi » telle qu’elle a émergé il y a 20 ans, bien loin du professionnel de l’ombre que vous évoquez sans doute avec ironie, est problématique. Je prône une approche plus humble, pragmatique, et souhaite replacer la figure de l’artiste, sa parole, ses recherches, au centre de la réflexion.

« Il y a eu un mépris de classe pour le street-art »

Avec Michaël Delafosse, le street-art entre, pour la première fois à Montpellier, par la grande porte dans la politique culturelle. C’est un secteur brillant et sous-estimé qui attendait une reconnaissance. Pouvez-vous nous parler du festival Urbain et Orbi que vous comptez organiser en 2022 ?
La direction du MO.CO avait rejeté les artistes urbains en expliquant que leur travail perdait toute valeur entre quatre murs, en allant jusqu’à affirmer dans la presse que l’institution n’avait pas vocation à devenir un « musée du graffiti ». Les artistes en question ont dénoncé à leur tour un mépris de classe. On mesure à ces réactions irrationnelles à quel point le Street Art est devenu le symbole d’une incompréhension entre la ville et le MO.CO.
Si mon projet ne préconise nullement une réorientation du MO.CO vers le Street Art, je ne comprends pas le dogme qui empêcherait de créer un évènement unique, qui interrogerait cette branche particulièrement populaire de l’art contemporain.
Sans diaboliser l’art urbain ni l’encenser, je souhaiterais traiter de ses origines modernes (Brassaï, Kijno, Pignon-Ernest, Villéglé, Haring, Basquiat, mais encore la Figuration narrative voire Supports-Surfaces), de l’émergence d’une scène féminine, de son caractère universel et politique (Israël et Palestine, continents africain et sud-américain), de sa présence à Montpellier, de l’influence qu’il peut avoir sur une pléiade d’artistes qui ne se revendiquent pas du Street Art.
A l’inverse, il serait passionnant de demander à des artistes plus « traditionnels » d’investir la rue. Ce serait l’occasion de passer commande d’œuvres pérennes dans l’espace public. Il s’agirait d’un projet ambitieux, sans a priori idéologique, dans la perspective de fédérer la ville autour de son MO.CO.

On a parlé d’un même pôle englobant les 3 structures du MOCO à la salle Dominique Bagouet, au Pavillon populaire et au Carré Sainte Anne. Cela implique-t-il une même direction pour tous ces établissements ? Va-t-on aussi modifier la ligne de ces salles qui n’entrent pas dans le périmètre de compétences du MOCO ? Est-ce qu’on n’a pas là un lissage de nature hégémonique ?
Ces questions relèvent de la politique culturelle de la Ville et de la Métropole et ne se posent pas pour l’instant. Par contre, je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’imaginer une synergie avec les lieux que vous évoquez pour tel ou tel événement ponctuel.

A la Panacée, une exposition « amplifiée » autour des artistes locaux

Que va devenir la Panacée ? Quid de l’exposition qui invitait des artistes du territoire dans un rayon de 100 km ? 
Comme je l’ai écrit et répété, la Panacée n’est en rien remise en cause, ni la programmation prévue qui sera bien sûr maintenue. Quant à la Biennale du territoire, « Sol », que vous évoquez, elle doit se tenir en octobre du fait de la pandémie. Je souhaite d’ailleurs qu’elle soit amplifiée.

Comment envisagez-vous la collaboration avec le musée Fabre dont on disait qu’il annexerait le Pavillon populaire durant la campagne des municipales ?
Il me semble évident que le musée Fabre et le MO.CO doivent travailler de concert. Nous partageons une même ambition pour Montpellier et le développement de l’art à l’échelle nationale comme internationale. J’ajouterais à l’équation le FRAC avec lequel je souhaite instaurer des partenariats. Il est cependant prématuré de dire quelles formes ils prendront.

Une transition « apaisée » avec Nicolas Bourriaud

Comment se passe la passation de pouvoir entre Nicolas Bourriaud [qui est encore là pour plusieurs mois] et vous ?
Je le connais depuis longtemps. Nous nous sommes déjà rencontrés pour organiser une transition efficace et apaisée. Je lui ai exprimé ma volonté inébranlable d’inscrire dans le temps l’institution qu’il a créée.

Allez-vous déprogrammer la venue de la grande collection africaine Zinsou ? 
Non. J’ai toujours annoncé que je respecterai la programmation prévue.

Une résidence d’étudiants au Cameroun avec Barthélémy Toguo

Allez-vous rencontrer les étudiants en colère des Beaux-Arts ? Qu’allez-vous leur dire ?
Oui bien sûr, je compte rencontrer les étudiants dès que j’aurai pris mes fonctions. J’aimerais les rassurer. Cette époque est particulièrement éprouvante pour tous, et particulièrement pour eux. J’ai toujours dit que le rapprochement de l’Esba avec les deux centres d’art était l’un des points forts du MO.CO et que je serai le garant de ce lien. Il est hors de question de retrancher quelque atout que ce soit, mais au contraire d’y ajouter les vertus de mon propre réseau.
Un exemple : Barthélémy Toguo m’a d’ores-et-déjà proposé un partenariat pour que nous puissions envoyer des étudiants de quatrième et cinquième année en résidence à Bandjoun Station, au Cameroun.

Qu’avez-vous prévu à l’Hôtel des collections, selon vous, le maillon faible du MOCO ? Parlez-nous des grandes expositions monographiques d’été qui rappellent un peu Sainte-Anne et du premier artiste invité. 

On ne peut pas comparer le Carré Sainte-Anne, qui est une église néo-gothique désacralisée et l’Hôtel des Collections, un hôtel particulier rénové et muséal. Chaque lieu comporte ses propres défis et dicte une programmation sur-mesure. A Cannes, je dirigeais trois lieux très différents et j’ai adapté les expositions à chacun d’entre eux.
Je ne suis pas là pour imposer une vision esthétique personnelle mais pour insuffler un souffle différent, fait d’humilité et de pédagogie, sans a priori idéologique, qui reflète toute la diversité de la création d’aujourd’hui.
La programmation se fera en concertation avec les équipes, dans le respect d’une exigence de parité et selon les réalités budgétaires nouvelles.

« Une vision déformée d’un art contemporain préempté par des élites »

On a souvent critiqué le tapis rouge déroulé à des grandes collections mondiales de mécènes richissimes dans ce centre d’art public où les œuvres arrivaient et repartaient sans contrepartie. Vous semblez faire aussi cette analyse.
Non, pas tout à fait. Je regrette que l’hôtel des collections ait été exclusivement consacré à des collections privées de personnalités fortunées. Cela donne une vision déformée d’un art contemporain préempté par les élites économiques ou intellectuelles.
C’est pour cela que je souhaite diversifier la programmation en prévoyant aussi des expositions monographiques, consacrée à des grands artistes internationaux d’aujourd’hui. Je crois qu’un regard rétrospectif sur un artiste, par le fil narratif qu’il propose, est une façon passionnante d’aborder la création actuelle. Ce que je souhaite c’est une programmation ouverte et équilibrée.

« Nous allons acquérir des œuvres de jeunes artistes »

Comment allez-vous construire votre politique d’achats d’œuvres : allez-vous reconfigurer le budget de 6 millions d’euros (*) pour permettre des acquisitions ou faudra-t-il voter une rallonge ? 
Vos chiffres quant au budget ne sont pas exacts. Décréter qu’il est impossible d’acheter des œuvres à cause des prix du marché est en soi un aveu d’échec. Si les montpelliérains du passé s’y étaient résignés, il n’y aurait pas plus d’oeuvres dans nos musées que d’arêtes dans une dinde.
On ne peut se contenter du temps présent, de l’évènementiel, sans penser à l’héritage que nous laisserons aux générations futures. Il ne s’agit pas d’acheter des œuvres hors-de-prix réalisées par des stars de l’art contemporain, mais d’acquérir les créations de jeunes artistes.
Un exemple : imaginons qu’une pièce produite pour l’exposition Les Possédé.e.s rencontre un grand succès auprès du public montpelliérain. Pourquoi ne pas la conserver en l’achetant à l’artiste ? C’est du gagnant-gagnant pour l’artiste et la collectivité.

« Les deux projets MOCO et Hélénis n’ont aucun rapport, et il n’y aura aucune porosité »

Quel sera l’avenir de la fonction Hélénis qui porte la marque de vos réseaux et de vos goûts personnels ? Y aura-t-il étanchéité ou complémentarité entre cette sorte de fondation Pinault de Montpellier ?
J’ai travaillé depuis 2016 à la création de la Fondation GGL-Hélénis qui devait ouvrir en novembre 2020 et dont l’inauguration est malheureusement retardée à cause de la crise sanitaire. Je quitterai mes fonctions prochainement, avant d’intégrer le MO.CO. Les deux projets n’ont aucun rapport, et il n’y aura aucune porosité.
Cette initiative, entièrement privée, a pour but la création d’un lieu qui combine hospitalité, gastronomie et expérience artistique. C’est un projet là-aussi dicté par le lieu, l’hôtel Richer de Belleval, sur la place de la Canourgue, classé monument historique. L’idée était de proposer un art contemporain patrimonial, où les questions de beauté et de postérité seraient centrales.
Au fil du temps, nous avons monté des collaborations avec des partenaires tels que les Frères Pourcel, la DRAC ou la Manufacture de Sèvres. L’avenir de la fondation dépendra de l’orientation que souhaiteront lui donner ses fondateurs, ainsi que sa prochaine directrice ou son prochain directeur.

 

(*) Le budget de l’EPCC MOCO est en effet de 7,5  millions d’euros, répartis entre l’Hôtel des collections (3,1), les Beaux-Arts (2,2), et La Panacée (2,1).

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