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Quand le magazine Diapason analyse
« le cas » Roselyne Bachelot

Tout en s’interrogeant sur la place du style et de l’écriture dans les articles journalistiques et les éditoriaux, Lionel Navarro rend hommage aux qualités de deux magazines qu’il lit et aime depuis plus de deux décennies, Mad Movies et Diapason. Il s’intéresse plus particulièrement à celui écrit par Emmanuel Dupuy analysant les 12 mois du spectacle vivant, portes closes, et la loyauté gouvernementale de Roselyne Bachelot, notre ministre de la culture.

 

 

 

Chaque mois, en plus de Mad Movies, Le n°1 du cinéma de genre, j’achète, pour d’autres raisons artistiques tout aussi capitales à mes yeux, le mensuel Diapason, magazine français d’information et de critique musicale. Depuis 25 ans, je les dévore, et je m’en félicite, comme disent des politiques.

Autant leurs équipes de rédaction me font fort plaisamment connaître l’actualité commentée des sorties de films vers lesquels mon goût penche et de disques compacts dont la musique m’émeut depuis la petite enfance, autant, j’y apprends, en les lisant, différents styles et points de vue journalistiques. Quand j’écris pour LOKKO, je garde dans les doigts, je l’espère, un peu de leur esprit et de leurs audaces parfois grinçantes. Après tout, LOKKO m’a demandé d’écrire dans ses pages numériques alors que je n’ai suivi aucun cours d’aucune école de journalisme. Pas parce que je ne l’aurais pas voulu, mais parce que j’ai fait autre chose. Et non, mes influences originelles ne sont ni Le Monde, ni Marianne, ni Libération, ni Valeurs Actuelles, ni Télérama, ni… Mon premier journal s’appelait Le Journal de Mickey. J’écris sans doute au culot.

Poussés par leurs propres engagements, les rédacteurs ont -comme on le dit dans certains médias- des chozadir. Chez Diapason et Mad Movies, les journalistes développent un propos et des convictions étayés à imprimer et mettre en ligne : ils ont des idées à développer et défendre. Ces travailleurs de l’esprit ne sont pas à comparer avec les nouveaux penseurs et philosophes 2.0 que les ‘followers’ de Twitter et d’Instagram voient, avec ravissement, chez les premiers influenceur et influenceuse venus lorsque ces derniers postent une pensée woke en 4 ‘slides’ prises sur Pinterest ou un ‘thread’ en 9 tweets de pleine conscience. Loués ne soient pas les néo-Zola et néo-Slavoj Žižek du numérique à l’esprit de courtepointe : voilà qui sert à cacher le demi-vide du lit que sont leurs idées ! Pinterest, Twitter, Instagram ont relancé la bataille des Femmes savantes que ces dernières soient femmes ou hommes. Tant de neurones sur la planète apprécient de s’allonger sur le confortable lit du prêt-à-penser en 280 signes… Culture générale sur un livre génial et culte : Le Monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer, dans son édition Puf, collection Quadrige, compte 1472 pages.

Je reviens à mes beaux moutons : j’aime les éditoriaux d’Emmanuel Dupuy et les chroniques d’Ivan A. Alexandre dans Diapason. Je n’en lis guère ailleurs de ce genre et avec ce style. Dupuy et Alexandre interrogent les politiques culturelles internationales, français : nationale et locales. Je les aime tellement que, lorsqu’ils touchent, pour moi, à la perfection, j’en partage des passages avec le reste de l’équipe LOKKO sur notre fil de discussions.

Voici l’échange du jeudi 15 avril 2021, entre 16h49 et 17h42 :

« Lionel – Les éditos et chroniques de Diapason sont toujours forts, engagés et courageux. Et sans pipeau… si je peux me permettre cette formule alors que je parle d’un magazine de critique musicale. Et très bien écrits. Ici, un extrait de L’Editorial d’Emmanuel Dupuy. Qui use d’une rhétorique simple et adroite: « Mais Madame Bachelot a une autre qualité : la loyauté ». Ou comment démonter un principe moral que –presque– tous applaudiraient en le retournant pour en montrer les sombres conséquences. Il a suffi de 9 mots et de l’immense sous-entendu que la phrase porte. Ah, le génie de la langue française et du Chamfort dans un mensuel ! Bref, un modèle ?

Hélène – Par ailleurs c’est loin d’être un scoop, la ministre qui sert de caution tout en trouvant le bâillon fort seyant, comme dirait l’autre : c’était téléphoné tellement c’était prévisible.

Lionel – Sans être un scoop, c’est une mise en pièces avec un fil de soie de la figure ministérielle de Bachelot. Pas lue ailleurs…

J’aime les textes de Dupuy (ci-dessus) et Alexandre parce que, lorsqu’ils abordent la situation politique, économique, sociétale de la musique dite classique en France, ils n’y vont pas par quatre chemins.

Avec la longue période de la covid, des fermetures des lieux culturels, des annulations de festivals, avec la situation des artistes-travailleurs indépendants, des techniciens-travailleurs indépendants, des administratifs-travailleurs indépendants aujourd’hui, Alexandre et Dupuy signent des papiers faisant honneur à leur profession. Dans leur segment journalistique, la musique dite classique, l’opéra, les écoles et conservatoires de musique, ils donnent à lire et comprendre, à travers les états de la sphère musicale, le réel social, politique, économique qui touche finalement tout le monde dans le monde du travail. Ils défendent la culture et l’accès à la culture pour toutes et tous, où personne n’est assigné à n’être que ce que son milieu et les autres veulent qu’il ou elle soit. Ils défendent le droit à travailler dignement.

Ecrivant avec classe et distinction des informations et des points de vue dans un français d’excellente tenue, la cible visée et atteinte n’en est que plus secouée. On va s’exclamer : « Elitiiiiiiiiiiiiiiste ! » Réponse : « So what ? T’aimes pas l’intelligence et le style ? » Ça vous pose un problème de s’intéresser au haut de gamme, avec, toujours à l’esprit, le souci démocratique de sa diffusion pour tous ?

Enfin, et vous le faire lire seulement maintenant va contre toutes les règles du journalisme appris à l’école, voici le passage qui fit naître mon envie d’en parler dans LOKKO : page 6 de Diapason, l’éditorial d’Emmanuel Dupuy, mois avril 2021, titre : « Année zéro », année durant laquelle « quasiment partout en Europe, salles de concert et théâtres lyriques sont désespérément fermés », je lis : « (…) même au pays des Lumières, la culture, on nous n’a assez répété, n’est pas un bien essentiel. Il était pourtant permis de concevoir quelque espoir sur ce point lors de la nomination, l’été dernier, d’une ministre à la fois passionnée par son sujet et expérimentée sur le plan politique. Mais Madame Bachelot à une autre qualité : la loyauté. Comme son prédécesseur, elle s’est donc pliée aux injonctions élyséennes, sacrifiant son volontarisme sur l’autel du principe de précaution. Au point de contredire son propre discours, et de perdre une part de sa crédibilité auprès de professionnels qui l’avaient accueillie avec des préjugés très favorables. » Boom !

Dans ces lignes où la rhétorique fait merveille, quelque chose que j’adore, une phrase montrant que mon cerveau de lecteur du magazine est entre de bonnes mains : « Mais Madame Bachelot à une autre qualité : la loyauté. » J’y dénichai du génie. N’arrivant pas à définir quelle figure de style est ici employée en lien avec son cotexte, terme universitaire, je posai la question suivante à une amie agrégée de Lettres Classiques, retraitée, qui donna cours dans des classes préparatoires littéraires.

« Lionel – « Dans ce passage : je n’ai pas les mots pour identifier cette tactique rhétorique : faire qu’une valeur positive, la loyauté, juge négativement la ministre de la culture quant à ses manquements, dénoncés par l’édito, vis-à-vis du monde des arts et de la culture.

Françoise – Je sèche. C’est entre le raisonnement a fortiori et le raisonnement a contrario ! »

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