HPI ou la fausse promesse de TF1

Print Friendly, PDF & Email

Je suis HPI et je ne me reconnais pas dans cette nouvelle série policière qui met en scène une flic à Haut potentiel intellectuel, jouée par Audrey Fleurot. « HPI » n’est pas du tout convaincant dans son traitement du neuro-atypisme. 

 

 

Cela fait des jours que je vois la bande-annonce d’une série, j’ai même pu observer des panneaux publicitaires la diffusant jusqu’à l’avenue Foch alors j’ai décidé de rallumer cet objet presque oublié : ma télé. Et la série en question avec pour héroïne la star des séries françaises, Audrey Fleurot, s’appelle HPI (acronyme de « haut potentiel intellectuel »).

Ma première réaction fut l’étonnement de voir un tel domaine que les particularités neurologiques abordé par TF1, ensuite est venue la crainte. Car ayant moi-même été « diagnostiquée » (ce mot pose déjà problème car ça renvoie à une maladie) HPI, et ayant souffert de le découvrir à seulement 25 ans, j’aurais aimé que l’on me dise plus tôt qu’il existait d’autres personnes qui ressentaient le monde avec les mêmes émotions, au travers du même prisme neurologique -et ce, même si ce prisme est très vaste et que des termes comme « HPI », « Zèbre », « neuro-atypique », « philo-cognitif sensible » renferment de multiples réalités- mais j’aimerais surtout que l’on ne stigmatise pas ces 2% de la population qui sont des personnes extra-ordinaires et hors normes dans le sens où leur QI dépasse peut-être les 130 (contre une moyenne déterminée à 100) mais leur hyper-sensibilité les confronte à de nombreux problèmes dans leurs différentes sphères de socialisation et parfois fait de leur vie un enfer.

Trop émotive, trop empathique, trop sensible

Personnellement, pendant tout ce temps, je pensais que ma différence était un problème, car la société me faisait me sentir « a-normale », exclue, incomprise et inadaptée vu le harcèlement subi pendant mon enfance puis ayant essayé de changer pendant mon adolescence, faute d’être « trop » gentille, « trop » sensible, « trop » emphatique, « trop » émotive et me sentant tout simplement en décalage avec les enfants de mon âge. Malheureusement, ces réprobations m’ont suivie jusqu’à l’âge adulte où dans mon travail, étant une passionnée, j’étais toujours qualifiée de « trop » perfectionniste ou manquant de confiance, souffrant du syndrome de l’imposteure même après 10 ans d’études, sans parler de ma « trop » grande intensité dans ma manière de vivre ma vie, mes relations, amenant souvent à une « trop » grande déception puisqu’étant « trop » exigeante, envers moi-même et les autres…

Alors voir fleurir une telle série rendant visible un tel sujet pour le grand public à une heure de grande écoute, un jeudi à 21h, c’était plus qu’enthousiasmant pour moi.
Mais voilà, déjà l’apparence du personnage (voulue par l’actrice elle-même « extravagante, exubérante et sexy ») et les premiers extraits laissaient présager nombreux écarts et raccourcis face aux caractéristiques diverses d’une personne dite « HPI ». Sans parler des clichés véhiculés sur le Nord de la France (l’histoire se passant dans la banlieue lilloise) de gens un peu bêtes, mal habillés, parlant mal et buvant !

Un QI de 160 ! Plus qu’une HPI, une THPI !

L’actrice principale alors invitée sur « Quotidien » le soir de la diffusion des deux premiers épisodes avait pourtant bien commencé son passage en expliquant qu’au regard des rencontres qu’elle avait faite pour « rentrer dans son personnage » et de ses propres recherches, la personnalité des HPI anciennement appelés « surdoués » leur rendait la vie difficile (car n’oublions pas qu’intelligence ne veut pas dire intelligence émotionnelle, qui est un autre quotient et entraîne d’autres caractéristiques pour les personnes étant HPI et HPE). Mais ensuite ont commencé les stéréotypes et les clichés parlant de « relative normalité » en apparence mais de personnes « fatigantes pour leur entourage » avec le comportement « d’un enfant de 5 ans » tout en assignant une prétention aux HPI en se comparant à Einstein, alors même que ce sont des personnes plutôt modestes voire toujours dans la dévalorisation ou l’éternelle insatisfaction. Et même si elle s’amuse de cette supposée naïveté et franchise, on comprend vite que la série -qu’elle a co-écrite- tournera autour d’elle, un véritable rôle de composition ! On s’attend donc à assister à un festival des multiples facettes de la « folie » d’Audrey Fleurot qui va se faire plaisir à jouer les flics en s’appropriant un QI de 160 qui correspond même à un THPI (très haut potentiel intellectuel), soit 1 personne sur 30 000 environ, un cas très isolé donc.

Elle n’incarnera finalement pas le modèle tant attendu épris de sensibilité et de complexité auquel auraient pu s’identifier les jeunes, elle va surtout s’offrir un ego-trip au sein de ce personnage de consultante (ancienne femme de ménage, fauchée, délurée et mère débordée) dans une série policière à la Patrick Jane dans « Mentalist ». Et là, on pense de suite à « Scorpion » qui a su rendre compte de toute la diversité et des problématiques traversées par les gens qualifiés de « génies », en proposant une série à l’intrigue trépidante et à la psychologie des personnages bien ficelée.

Alors oui, les adeptes de ce genre de série (mais à la française n’oublions pas !) s’attacheront surement au personnage haut en couleurs de Morgane et apprécieront sa haine des flics et son dégout de l’autorité qui la rend irrévérencieuse et enthousiasmante quand elle critique un « abus de pouvoir » et crie aux « violences policières » à l’heure du mouvement international Black Lives Matter. Cela permettra aussi de féminiser ces séries souvent très viriles, car ici la commissaire est une femme (incarnée par Marie Denarnaud) et fait preuve de sororité en embauchant Morgane pour ses talents inexploités, mais le commandant interprété par Mehdi Nebbou rentre bien quant à lui dans tous les clichés du flic méchant et torturé qui méprise les femmes.

Infantilisée, ingérable et mauvaise mère

Il est vite très malaisant de la voir infantilisée, se faire traiter d’irresponsable et de mauvaise mère « invivable » et « ingérable » alors qu’elle supporte la charge parentale et toutes les autres charges mentales seule et se débat entre un bébé, un jeune enfant en apparence surdoué (dont le père est très peu présent) et une adolescente tourmentée au père disparu. Sans parler des intrigues policières qui font passer les femmes victimes de viol pour des meurtrières, les femmes flics pour des « invisibles » et réduisent les autres au silence, en les enfermant dans des caves ou dans des toilettes.

Espérons qu’avec les épisodes, son côté féministe ressortira d’avantage, que sa voix sera également mieux entendue et considérée et surtout que l’extrême originalité du personnage d’Audrey Fleurot laissera place au thème central de cette série nommée (rappelons-le) HPI. Et comme le souligne très bien la personnalité publique et HPI Anna Toumazoff en critiquant l’effet Barnum, ça n’est pas avec un test sur internet que l’on sait que l’on est HPI, alors cessons les auto-diagnostics ou encore de s’approprier un neuro-atypisme dont souffre déjà suffisamment de monde pour justifier un mauvais comportement : c’est dégradant, irrespectueux et honteux. Espérons surtout qu’avec le temps on aura même plus besoin de rendre visible ces particularités neurologiques et que les enfants seront tout simplement accompagnés dans leur singularité, en valorisant leur différence, sans leur assigner une dénomination réductrice ou stigmatisante. Car personne n’a envie d’être qualifié.e « d’ingérable », « d’invivable » mais tout le monde a besoin d’être compris.e, entendu.e et de s’épanouir en grandissant sans avoir l’impression d’être « trop », simplement en étant soi-même, au-delà des quotients intellectuels ou émotionnels, au-delà des réalités neurologiques, simplement unique et parfait en soi.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 commentaires sur “HPI ou la fausse promesse de TF1”