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« Records » de Mathilde Monnier : de la danse dos au mur

Six femmes sur le plateau, torses nus, s’ébrouant au seuil d’un monde à nouveau délié. Loin de tous les clichés entendus sur l’expérience inédite des corps pendant la pandémie, Mathilde Monnier ouvre un nouveau champ d’exploration chorégraphique avec une danse exclusivement verticale. 

Mathilde Monnier à droite sur la photo auprès d’une de ses danseuses I-Fang-Lin, photo Marielle Rossignol.

Dans tous les domaines, il y a des marottes. En danse contemporaine, l’une de ces marottes est l’insistance mise sur la question de l’appui au sol. Par cet abandon consenti, s’affirmerait un lien fondamental avec les énergies du monde. Ce serait tout l’inverse de la verticalité et de l’élévation idéalisées en danse classique.

Justement. La question de l’appui est très fortement investie dans la pièce Records, que la chorégraphe Mathilde Monnier vient de créer au théâtre de la Vignette à Montpellier (en co-accueil avec la saison Montpellier Danse). Oui mais voilà, ça n’est pas du tout l’appui habituel, celui contre le sol ; mais un appui vertical, où les corps viennent se plaquer contre les murs qui bordent la scène.

On tiendra cette remarque comme très significative du mouvement d’ensemble de cette pièce. Mathilde Monnier y revient au questionnement de fondamentaux -c’est sans fioritures-. Pour autant, elle en renverse la donne, elle ouvre un nouveau champ d’exploration. Dos au mur. Appui, certes. Mais à la verticale.

Une idée forte sur la forme de l’art post-pandémie

Dans les pires conditions des restrictions dues à la crise du Covid, l’auteur de ces lignes avait eu la chance de croiser un instant les travaux préparatoires de cette pièce. A ce moment là, on put entendre la chorégraphe expliquer comment son projet de pièce était bouleversé par l’expérience inédite que les corps et les esprits étaient en train de traverser. Cela parut une idée forte, bien distincte de celle formulée par de (trop) nombreux artistes, eux se rabattant sur la seule question des conditions pratiques et institutionnelles de relance de leur activité, comme si l’expérience de la pandémie heurtait violemment le monde, mais en laissant indemne le propos et la forme de leur art.

Voilà comment on se prédisposa à observer Records comme à l’orée d’un monde à réenvisager. Scénographie dépouillée, de Jocelyn Cottencin (les simples murs mentionnés plus haut, juste surplombés d’émouvantes et fascinantes images de nuées qui emportent). Une lumière d’aube douce parfois fouettée en contrastes crus, par Eric Wurst. Et toute une houle prégnante de sons en boucles poreuses à l’instant vécu, par Olivier Renouf.

La référence au philosophe Jean-Luc Nancy

Là évoluent six danseuses (∗), torses nus comme dans une affirmation incontournable. Six femmes. Exclusivement des femmes. Cela ne dit pas rien, dans une pièce d’explorations, qui s’avance en re-fondant. Six interprètes, chez qui l’appui vertical inspire des trajectoires échappées, des mouvements en suspension, une parcellisation striée de l’espace, un entrelac d’esquisses, de traits, d’apostrophes, toujours à relancer. Plus s’accumulent les actions, plus un vide s’entretient, en interrogation.

Vertige sur le bord. Redistribution des surfaces de réparation. La question politique de la communauté s’y ébroue, parsemée d’unissons subreptices, fugitifs, suggérés ; surtout pas appuyés. Un instant, on a songé à la philosophie de La communauté désoeuvrée d’un Jean-Luc Nancy, dont Mathilde Monnier fut si proche, ce grand intellectuel dont la disparition s’est produite au cours du processus de création de Records (mais on l’aura peu relevé, puisque seuls importent les grands morts, tel Bernard Tapie, comme chacun sait, en l’état actuel de la veulerie médiatique).

Poly-percussions et balbutiements corporels

La composition de groupe de Records oscille entre un jeu de poly-percussions, à coups de frappes très sonores des appuis verticaux sur les murs, d’une part, et d’autre part un essaimage de balbutiements corporels, chaque interprète livrée à son soulèvement, son hoquet d’énergie, entre onomatopées et bruissements, quasi animaux par moments.

On a bien compris que rien de cela ne devait déboucher sur une grande fusion organique, mais au contraire s’en tenir à une trame de ponctuations, qui refuse de s’illusionner dans l’emballement collectif. On est bien là chez Mathilde Monnier. Au point qu’on aurait pu espérer la reconnaître un peu moins, s’il s’agit d’ouvrir de tout autres horizons que ceux aujourd’hui mis en déroutes.

Mais il est tout aussi vrai que l’énergie parsemée, parfois dans la longueur, du geste collectif de Records, n’en était qu’à sa seconde soirée sur une scène en public. Or son principe d’incertitude ne saurait se résoudre de manière garantie et télécommandée, chaque soir qui se présente à nous au défi d’une (ré)invention.

(∗) Sophie Demeyer, Lucia Garcia Pulles, Lisanne Goodhue, I-Fang-Lin, Carolina Passos Sousa, Florencia Vecino

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