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« So Schnell », une vivifiante reprise du chef d’oeuvre de Bagouet

Trente ans après sa création, Catherine Legrand sort du formol le chef d’oeuvre ultime du mythique chorégraphe montpelliérain Dominique Bagouet disparu en 1992.

Qui était Dominique Bagouet ?

Comment situer Dominique Bagouet pour les innombrables Montpelliérains d’aujourd’hui, trop jeunes ou trop récemment arrivés, qui ne l’ont pas connu ? Il était chorégraphe, fondateur du Centre chorégraphique national de Montpellier (ensuite dirigé par Mathilde Monnier et aujourd’hui Christian Rizzo). Il rayonna durant toutes les années 80. C’était au temps mythique où Jack Lang était ministre de la culture, où la danse contemporaine se pensait apte à soulever le monde, où Montpellier, son maire Georges Frêche en tête, pensait que la culture était un levier essentiel des destinées de la cité.

Dans ce contexte parfois tapageur, grandiloquent, voire violemment institutionnel, Dominique Bagouet cultivait un ilot de grâce, qui enchantait la ville. Son art était pétri d’héritage classique, aux lignes claires et rigoureuses, ciselées jusque dans l’infini détail des gestes, mais tour à tour inquiet, fantasque, attendri, toujours pleinement humain. Difficile de décrire l’effroyable déchirure que signifia son décès, le 9 décembre 1992, prématurément emporté par le sida.

Deux ans auparavant, pour l’inauguration de l’Opéra Berlioz au Corum, il avait créé une pièce géante, « So Schnell », l’un de ses chefs d’oeuvre, l’appelant au rang des artistes majeurs de cette fin de millénaire. Aujourd’hui encore, trente ans plus tard, on ne s’approche pas de « So Schnell » à la légère. Cette pièce a connu un grand parcours, qui passa par l’Opéra de Paris, ou la Cour d’honneur du Palais des papes en Avignon. Elle revint aussi au Corum de Montpellier en 2007.

Cette reprise voici quinze ans était prise en charge par le Ballet du Grand théâtre de Genève. On en ressortit avec un sentiment mitigé. « So Schnell » continuait de nous paraître sublime ; et son exécution par ce ballet, absolument impeccable. Pour autant, elle nous parut aussi datée, comme relevant définitivement de la mise au musée, grandiose chef d’oeuvre marquant l’histoire de l’art chorégraphique, mais sous des formes que presque plus rien ne reliait au temps présent d’alors.

Jean-Paul Montanari a fait confiance à Catherine Legrand

Quinze ans plus tard (aujourd’hui même), Jean-Paul Montanari, co-fondateur du festival de danse en son temps au côté de Dominique Bagouet, a fait confiance à Catherine Legrand pour un nouveau remontage de l’oeuvre, dans le cadre du quarantième anniversaire de Montpellier Danse. Le miracle d’un grand réveil pouvait-il se produire ? Oui. « So Schnell 1990-2020 »c’est le titre de cette nouvelle version- n’a plus rien du parfum au formol qui l’imprégnait dans la reprise de 2007.

Catherine Legrand fut une grande interprète et collaboratrice de Dominique Bagouet de son vivant (ici, au premier plan en 1992 dans le “So Schnell” des débuts). Comme d’autres, elle n’a pas cessé de questionner son œuvre, son écriture chorégraphique, depuis la disparition physique du chorégraphe. Un jour, elle a vu un extrait de la pièce transmise à des élèves de Coline, une école de danse installée à Istres près de Marseille. La Montpelliéraine Rita Cioffi, autre ancienne danseuse de Bagouet, s’en était chargée. C’était sans grands moyens, mais vivifié par l’ardeur de la jeunesse des corps et des esprits.

Une insolite distribution avec de très jeunes danseurs

La version grand format ensuite élaborée par Catherine Legrand s’inspire de ce principe. Il ne subsiste plus rien des ambitieux décors de la création d’origine. Les costumes sont noirs, les lumières assagies sur fond blanc. Parfois dans le contraste de contre-jours, la danse se montre -et rien d’autre- dans l’acuité de traits et contours de silhouettes nettes. En apparence, il n’y a rien d’autre à apprécier que la pure composition d’ensemble sur le plateau, et le strict dessin du geste des interprètes.

Sauf. Sauf qu’il reste aussi à s’attacher à ces derniers, ces dernières, dans une insolite distribution, incroyablement variée. Cela va de très jeunes éléments, nés bien après la disparition de Dominique Bagouet -tout particulièrement des sujets issus de Coline, mentionnés ci-dessus- à une danseuse qui évolua au côté du chorégraphe en son temps, et autres interprètes proches de la soixantaine, porteurs de larges pans d’histoire.

Trois décennies d’histoire de danse

Ce qu’on observe alors, c’est ce que la danse fait aux corps, ce que les corps font à la danse. Mais les corps humains ne sont jamais de simples outils d’exécution. Ce sont des personnes. Ce sont des êtres. Des projections sensibles et cultivées. Ainsi, ce « So Schnell » fait songer à ce qui s’est produit en trois décennies d’histoire de danse, comme en trois versions dont on garde la mémoire. En 2007, on l’a évoqué, on avait affaire à des danseurs d’un ballet, irréprochables exécutants techniques. Mais à l’origine, en 1990 ? (En photo, ci-dessus, le “So Schnell” de Catherine Legrand montré une première fois à l’automne 2020 à l’Agora).

A cette époque, la compagnie de Dominique Bagouet implantée à Montpellier était une compagnie permanente, comme il n’en existe quasiment plus aujourd’hui. Cela formait une communauté très resserrée, pétrie d’usages professionnels et de relations inter-personnelles, qui produisait un type très reconnaissable. Ces danseurs là étaient profondément co-auteurs de leurs gestes, dans une combinaison intime avec cette vision très humaine, finalement théâtralisée en personnages, que l’auteur -et directeur- Bagouet avait du monde. C’était dense et captivant.

Catherine Legrand nous confie aujourd’hui l’un des secrets de sa fabrication : « Jamais Dominique Bagouet ne nous aurait mis en difficulté. Il adaptait toujours ses propositions pour qu’on s’y sente confortable ». C’est cette qualité qu’elle renvoie aux interprètes de la nouvelle version qu’elle vient de signer. Ces interprètes sont ceux du régime de l’intermittence. Chacune, chacun, conduit son parcours artistique de manière singulière, et cela se conjugue de projet en projet.

Il en découle un questionnement constamment remis en jeu. Sur scène, le danseur, la danseuse, semblent animé.es d’une autoréflexion sur le sens de son engagement. D’où une palpitation des suspensions ; de petites brisures de respiration attentive ; une écoute réciproque de chacun envers l’autre et envers tous ; une attention poussée à l’extrême. On pourrait presque y déceler une forme de fragilité. Quand ils dansent l’autre soir à Montpellier, les interprètes de So Schnell ne se sont pas vu.es depuis trois mois…

Une danse des grandes phrases et des incongruités fantasques

Mais si fragilité il y a, elle sonne au plus juste de l’oeuvre qu’ils et elles incarnent. Sur la cantate de Jean-Sébastien Bach, « So Schnell » s’enivre d’élévation spirituelle, dans d’étourdissantes portées de grands déploiements, de lignes enlevées, de sursauts fulgurants, d’une exigence proche de la danse classique. Mais parce que c’est du Bagouet, sur la trame intrigante, parfois oppressante, des enregistrements de bruits mécaniques de l’usine textile de sa famille provinciale, les présences dérapent dans des incongruités fantasques, des écarts de lutins folâtres, mais aussi des asymétries, des penchés, des pas de côtés, qui refusent le grand ordre.

C’est une danse des grandes phrases, mais brodées de points de suspension, d’interrogation, d’exclamation, avec aussi des virgules et des apostrophes, et des petits circonflexes. « So Schnell 1990-2020 » recrée les conditions actuelles de cette vision du monde palpitante, suspendue, parfois inquiète au bord du vide et des issues incertaines.

Bagouet était gravement atteint du sida quand il signait là son dernier chef d’oeuvre. On a généralement horreur de toute dimension anecdotique dans la compréhension des œuvres. Il n’empêche, l’autre soir à l’Opéra Comédie, qui n’est en rien idéal (et où le chorégraphe créait ses pièces dans l’inconfort des sous-pentes, l’Agora de la danse n’existant pas encore), on se prit à ressentir que la version de Catherine Legrand transporte aussi les difficultés et aléas du contexte pandémique qui a emprunt son processus de création, comme ses conditions de réception. Autres temps, nouvelles relances.

Crédits photo : Marc Ginot, Caroline Ablain.

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