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Enfin Pina Bausch à Montpellier !

Cette semaine, Montpellier Danse accueille pour la première fois en cinquante ans, une pièce de la chorégraphe allemande, figure mondiale de la danse du vingtième siècle. Ce “coup de théâtre” signifie quelque chose -n’ayons pas peur des mots, ni des gestes- dans l’histoire de l’art chorégraphique.

Du jeudi 16 au samedi 18 décembre 2021, l’Opéra-Berlioz du Corum accueille trois représentations de la pièce “Wollmond”, que la chorégraphe allemande Pina Bausch avait créée en 2006. A Montpellier, ces conditions de diffusion sont celles réservées aux sommités, sinon aux plus populaires, parmi les artistes du champ chorégraphique. Chaque saison de Montpellier Danse donne quelques rendez-vous de la sorte, au cours du festival d’été, ou en-dehors. Or en cinquante d’histoire du festival et de la saison, jamais une seule œuvre de Pina Bausch n’a été montrée jusqu’à ce jour, au Corum ou dans quelque autre salle.

Pina Bausch, chasse gardée de Paris et Avignon

Forcément, cela interroge. Née en 1940, rejetée par l’essentiel du public et de la critique dans les années 70, cette chorégraphe allemande accède à une pleine reconnaissance au tournant de la décennie 80. Très vite alors, sa carrière devient internationale, la France n’étant pas pour rien dans cette consécration. Chaque année pendant trois décennies, le très réputé Théâtre de la Ville à Paris programme ses pièces, souvent en création mondiale. L’été venu, c’est le Festival d’Avignon qui prend le relais de temps à autre. Soit un festival de théâtre, et non de danse -ça n’est sans doute pas un hasard, au regard de son style, celui de la danse-théâtre ; on va y revenir.

Avec Pina, on joue dans la cour des géants mondiaux de la danse savante occidentale. C’est donc une anomalie apparente, que jamais son parcours ne soit passé par Montpellier, qui tient son rang sur ce même terrain de jeu, sous la houlette du directeur-programmateur Jean-Paul Montanari. A cela, il y a des explications tout à fait factuelles : des questions de compatibilité du calendrier de la très lourde institution, à l’allemande, qu’est le Tanz Theater de Wuppertal (le nom de la ville, par ailleurs bien modeste, dont Pina Bausch dirige le ballet) ; également l’appariement au long cours établi avec les deux grandes institutions françaises qu’on évoquait plus haut. Il y a des notions d’exclusivité en jeu dans ce milieu.

Reste la question esthétique, qui n’est pas la moins intéressante. Le grand public n’imagine pas toujours que les établissements culturels, les théâtres ou les festivals cultivent des identités, affirment des choix, sont reconnus à ce titre dans le paysage. Il y a aussi des courants esthétiques différents, des écoles, des époques, et il est normal que les programmateurs se déterminent sur ce plan. Il y a même parfois des batailles d’Hernani, des guerres esthétiques. A Montpellier par exemple, les différences de contenu, sautent aux yeux si on songe, pour le Printemps des Comédiens, à l’époque du directeur Daniel Bedos, ou celle aujourd’hui de Jean Varela. Sinon au CDN, les périodes De Rodrigo Garcia, ou à présent la paire Garraud-Saccomano.

Montpellier Danse et le tropisme américain

Quant à Montpellier Danse, ce festival est né avec l’émergence de la Nouvelle danse française dans les années 80. Laquelle cherche alors ses références surtout à New-York, de l’autre côté de l’Atlantique, et non en Allemagne, de l’autre côté du Rhin. Du reste, la modernité artistique y a été ravagée par le nazisme. Même au-delà de 1945, la société ne veut plus rien de savoir de ce qui rappellerait les années 30, qui avaient connu un formidable moment de créativité d’avant-garde, que symbolise le Bauhaus.

Comme les arts plastiques, la danse y fut alors résolument expressionniste, tirant sa force de l’extériorisation la plus radicale du bouillonnement intérieur des êtres confrontés à une société tourmentée. C’est à ne pas confondre avec la danse-théâtre allemande de l’après-guerre, que Pina Bausch porta à un sommet. Mais tout de même, l’art de cette chorégraphe met en scène les ressorts psychologiques de ses situations et personnages. Elle capte le désarroi des individus dans la société moderne, en proie aux illusions, aux affres et à la cruauté des relations.

Le désir déçu, la réalisation de soi impossible, les faux-semblants de la relation amoureuse, la transaction entre hommes et femmes en sont les questions privilégiées. Pina Bausch sollicite ses interprètes, aux profils très marqués, à travers des questions qu’elle relance sans cesse. Par là, ils et elle puisent dans leur propre registre intime, mis en scène, parfois via la parole, dans des séquences très parlantes, narratives, où le geste est un substitut de la parole (laquelle n’est d’ailleurs pas totalement évacuée). Si le public allemand conservateur fut d’abord très réticint, c’est que la crudité, la cruauté, l’outrance et l’embarras des représentations du monde animent ce théâtre. Et sur scène, celui-ci se déroule comme un collage de tableaux, aux logiques assez vagues, proches du rêve, loin de la narrativité ordonnée et donc rassurante d’un ballet classique.

La France n’aime pas la danse trop expressive

Quand la nouvelle danse française s’éveille, elle s’emballe pour d’autres idées, que Merce Cunningham porte à un autre sommet, depuis New York. Il s’agit d’affranchir la danse de toute béquille expressive. Elle va pouvoir se développer sans dépendre des rythmes musicaux, elle se composera comme des formes abstraites, elle n’aura pas besoin de s’appuyer sur des histoires pour se développer. Parallèlement, elle abattra les hiérarchies traditionnelles qui structurent les déploiments scéniques (perspectives, plans, hiérachie des rôles, etc).

Tout cela est très déroutant au regard de la représentation traditionnelle. Sur le plan de l’expérimentation esthétique, la plus grande radicalité, l’avant-garde disait-on alors, est à reverser aux Américains. Et si tout un public de théâtre put assez vite se laisser séduire par Pina Bausch, il faut reconnaître que la formation des regards pour la réception des abstractions formelles new-yorkaise, constituèrent un autre défi. Lequel fut relevé à Montpellier, à la grande fierté de Jean-Paul Montanari, qui conduisit cette croisade. Parallèlement, lui-même n’a jamais caché son peu de goût pour l’autre grand courant mondial aux sources de la danse contemporaine : la danse-théâtre, d’origine allemande.

Le cas Raimund Hogue

Etrangement, Merce Cunningham et Pina Bausch semblèrent se donner rendez-vous pour décéder la même année, en 2009, à des dates très rapprochées. Mais comme par erreur, c’est pendant le déroulement de Montpellier Danse qu’on apprenait la disparition de celle-ci, puis au cours du Festival d’Avignon, le décès de celui-là. Les clivages que nous venons de développer sont-ils à ce point indépassables ? Il s’est alors produit d’autres infléchissements surprenants : pendant une décennie, le chorégraphe allemand Raimund Hoghe allait nouer une relation passionnelle avec le public de Montpellier Danse. Or il avait été le dramaturge des plus brillantes années de Pina Bausch (qu’il quitta en 1989).

L’art de Raimund Hoghe n’avait absolument rien de l’abstraction formelle et de la distanciation émotionnelle. Certes ritualisée dans des formes chamanique, l’émotivité du désir, la densité des personnalités, l’acuité des enjeux humains, saturaient ses pièces. Dans “Si je meurs, laissez le balcon ouvert”, il rendit sur scène un hommage extraordinaire à l’art du grand chorégraphe Dominique Bagouet, qui était devenu montpelliérain au côté de Montanari. La danse de celui-ci n’était-elle pas celle de personnages très incarnés, symbolisées, en rien abstraite ? Puis dans les années 2000, ce qu’on désigna -si malencontreusement- comme la “non-danse”, puisa beaucoup dans ce qu’on appelle l’art-performance. Ses interprètes pratiquaient une quête aiguë de leurs perceptions intérieures, et des signes politiques de la corporéité, que jamais une pièce de Cunningham ou de Trisha Brown n’aborda de cette façon prégnante.

Tout se brouille, tout évolue et se complexifie. Les développements les plus récents voient le chorégraphe Boris Charmatz, figure de proue de la nouvelle génération française, appelé à la direction du Tanz Theater Wuppertal, toujours héritier du répertoire de Pina Bausch, dont il semble pourtant à mille lieues. Mais il avait créé une pièce dont Raimund Hoghe était l’interprète (“Régi”, en 2006). Enfin ce dernier s’est éteint tout récemment, en mai 2001. Huit mois plus tard, au fil des bouleversements, c’est une pièce de Pina Bausch qui arrive sur le plateau du Corum… Ce monde est hanté.

“Vollmond”, Tanztheater Wuppertal, jeudi 16, vendredi 17 et samedi 18 décembre à 20h à l’Opéra Berlioz. Pour en savoir +

Photos de haut en bas : Milan Nowoitnick Kamper, Oliver Look et Uwe Stratmann.

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