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Julie Deliquet : «au théâtre, la parité n’est pas encore gagnée »

C’est une des metteuses en scène les plus en vue en France, d’origine montpelliéraine, qui ouvre l’année 2022 au domaine d’O, du 5 au 7 janvier. La nouvelle directrice du théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis y présente une joyeuse utopie citoyenne de Werner Fassbinder : « Huit heures ne font pas un jour ».

 

LOKKO : Bonjour Julie Deliquet, programmée par le Printemps des Comédiens, vous avez eu, avant de vous installer à Paris, un parcours montpelliérain ?

Julie Deliquet : Je suis à Montpellier actuellement d’ailleurs (ndlr : l’interview a été réalisée le 17 décembre). Ma mère y vit. Je suis arrivée à Lunel à l’âge de onze ans où j’ai fait toute ma scolarité et après mon bac, je suis allée en section cinéma à la faculté Paul Valéry et en parallèle, je me suis inscrite au Conservatoire de Montpellier (ndlr : l’ENSAD), à 18 ans, où je suis retournée quelques années plus tard comme intervenante.

Vos premières dates après la création de cette pièce sont montpelliéraines : fortuit ou voulu ?

C’est le hasard du calendrier même si avec Jean Varela et le Printemps des Comédiens on a des liens. Mais symboliquement, c’est super pour moi vu mes attaches !

On ne va pas se faire peur mais on est encore dans l’incertitude liée à la pandémie, vous allez jouer dans une tension revenue, qu’en est-il pour vous ?

Je prends les choses heure par heure, jour par jour, les unes derrière les autres. On est plus armés aujourd’hui. Maintenant, on sait faire. Hier, j’avais un spectacle à la Comédie française avec des cas de Covid. Nous avons remplacé deux actrices sans répétition. On ne subit plus, on a expérimenté les méthodes. On fait des choses complètement dingues comme faire jouer les actrices masquées. Les équipes sont formées pour réagir, après, je pense qu’on n’acceptera plus les incohérences d’il y a un an -quand nous n’avions pas la même force de réflexion- comme jouer en milieu scolaire alors que nos théâtres étaient fermés… Les solutions de résistance pour éviter l’annulation relèvent du cas par cas. Mais on s’attend à une grosse galère à partir du mois de janvier.

Des actrices masquées ?

Pour « Fanny et Alexandre », cela fait 10 jours que les 19 acteurs jouent masqués, oui. Je ne suis pas la seule à faire cela. On entend beaucoup de choses, comme des rôles qui sont réattribués dans la nuit, la veille des représentations. On l’annonce aux spectateurs évidemment. C’est particulier mais pas impossible, après il faut voir jusqu’à quel point, ça empêche l’artistique et à partir de quand ça devient une barrière pour le spectateur. Des choses très difficiles à quantifier.

Pourquoi ce texte très peu connu de Fassbinder, par ailleurs écrit pour la télévision ?

Je l’ai découvert un peu par hasard. J’entretiens une relation complice avec les éditions de l’Arche qui nous proposent des textes pour nos ateliers avec les jeunes ou notre comité de lecture au sein du collectif In Vitro. Dans mon travail, la pièce à venir existe à chaque fois comme une sorte d’embryon dans le travail que je suis en train de finir. Comme je venais de faire “Un conte de Noël” d’Arnaud Despleschin, j’ai exprimé à l’Arche le désir d’une œuvre sociale, d’une utopie moderne. C’est là qu’ils m’ont parlé d’une pépite trouvée dans le cadre de la rétrospective Fassbinder, qui est sa première série télé. Ce texte avait déjà trouvé son traducteur et les éditeurs étaient prêts à l’éditer en théâtre si un metteur en scène ou une metteuse en scène s’en emparaient. Ça a fait tilt ! Cette fresque sociale m’a d’autant plus parlé que j’étais alors en lice pour la direction du théâtre Gérard Philippe. Le ton de Fassbinder est fou. C’était loin de ce que je connaissais de lui, de son théâtre et de son cinéma. J’ai été très séduite par ses personnages et par la force des femmes dans cette pièce. Ça reconvoquait toutes les questions qui avaient été originelles dans ma carrière d’artiste : l’héritage de 68, les utopies, le combat féministe, les droits de l’enfant mais moins critiques, plus positives, et surtout plus solidaires.

Alors c’est un théâtre très marqué, très distinctif de cette époque mais pour autant, ce n’est pas du théâtre documentaire ?

Pas du tout. C’est une farce. Fassbinder a 27 ans quand il écrit cette pièce. Il sait que ceux qui vont la regarder ne sont pas les mêmes que ceux qui vont le voir au théâtre ou au cinéma. C’est une pièce sur le peuple écrite pour lui. Il fait un peu comme Jacques Demy parlant de la guerre d’Algérie dans « Les Parapluies de Cherbourg ». Il a saturé les couleurs, exagéré la force de l’imagination au pouvoir, pour dire « c’est possible, vous pouvez le faire ! ». Il s’est fait attaqué, en effet, sur le côté vériste de cette expérience de l’auto-gestion, de l’organisation collective des années 70. Lui, ne pensait pas faire « vrai » mais donner de l’espoir et construire des figures de héros du quotidien. En le montant aujourd’hui, tout en gardant le contexte de l’époque pour éviter les anachronismes, je lui donne un côté vintage que la proposition de Fassbinder, à son époque, avait aussi, avec les pattes d’eph et les moustaches, des acteurs presque déguisés, où il disait, après le nazisme, après la reconstruction de l’Allemagne, que ces périodes terribles sont aussi fertiles. Par analogie, la pièce peut aussi interroger la nôtre.

Justement, qu’est-ce que ça peut nous dire à nous dans une France gagnée par l’extrême droite, dans cette période de pandémie et d’utopies essoufflées ?

Ce que j’aime dans cette œuvre, c’est qu’elle est peu politisée. On l’a d’ailleurs reproché à Fassbinder. Les personnages agissent comme des enfants. Ils n’ont pas de parti politique : le Parti communiste est évidemment interdit en RFA et ils ne sont pas syndiqués. Ils sont sans programme et sans leader. Ils cherchent juste des solutions. Moi, j’ai vécu la pandémie dans le territoire de la Seine-Saint-Denis où j’ai vu des héros du quotidien -les professeurs, le corps hospitalier avec qui nous travaillons, les habitants aussi- inventer des solutions, des solidarités de territoire. Ce n’est pas souvent médiatisé -les médias racontent plutôt la violence- mais la Seine-Saint-Denis est une terre d’exemple. On le dit peu mais toutes les directions de théâtre y sont toutes occupées par des femmes. J’ai été étonnée, même bouleversée, par cette intelligence collective. Je ne me suis pas du tout sentie non essentielle. C’est ce que fait Fassbinder qui parle de cet humain-là.

Votre signature c’est ce qu’on appelle le travail au plateau et le goût du collectif. Le collectif, il est aussi dans la fabrication du théâtre ?

Exactement. Notre distribution va de 9 à 75 ans et ce sont aussi des ouvriers d’une certaine façon. Comme les ouvriers d’hier de Saint-Denis, aujourd’hui des retraités, que nous sommes allés voir, dans leurs jardins partagés. On a travaillé sur les archives départementales sur les premières tentatives d’auto-gestion dans le département, nous avons cherché les traces de ce mouvement en écho au travail de Fassbinder.

Vous êtes à la tête du théâtre Gérard Philippe depuis mars 2020 où vous succédez à une longue liste de dirigeants masculins depuis Jacques Roussillon, en passant par Daniel Mesguich et Jean-Claude Fall jusqu’à Stanislas Nordey et Jean Bellorini. Vous sentez-vous être le fruit d’un combat paritaire ?

Je n’ai pas l’impression d’être précurseuse mais encore dans un endroit de combat. Nous avons été un collectif de femmes d’une nouvelle génération qui sont aujourd’hui devenus des noms mais ce n’est pas encore gagné (*). La parité est presque atteinte au sein des Centres dramatiques nationaux avec 46% de femmes à leur tête mais il n’y a encore aucune femme dans les gros théâtres nationaux. Il faut rester vigilant. A Saint-Denis, j’essaie de partager cette « première » avec d’autres femmes : les artistes associés au théâtre sont des femmes. Et également d’élargir à la question de la femme dans le territoire. J’ai un projet avec 30 habitantes de Saint-Denis qui vont rebaptiser la grande salle du théâtre d’un nom de salle qu’elles auront choisi. Je n’ai pas subi dans ma carrière de misogynie ou d’inégalité, au contraire, mais je me sens une responsabilité à ce que ça ne soit plus un thème, à participer à un changement du paysage théâtral français. Qu’on ne dise plus « le nouveau directeur est une directrice » comme cela s’est passé pour moi.

 

 “Huit heures ne font pas un jour” de Rainer Werner Fassbinder, durée 3h, du 5 au 7 janvier à 20h au Domaine d ‘O, Montpellier. En savoir +

Pour une bio complète, lire ici

 

(*) Dans une tribune publiée fin décembre, les dix-neuf directrices de centres dramatiques nationaux ont évoqué leur combat contre l’injustice et pour l’égalité dans un texte commun, à lire ici.

Il s’agit de Nathalie Garraud (Montpellier), Emilie Capliez (Colmar), Chloé Dabert (Reims), Julie Deliquet (Saint-Denis), Carole Thibaut (Montluçon), Maëlle Poésy (Dijon), Macha Makeïeff (Marseille), Muriel Mayette (Nice), Célie Pauthe (Besançon), Aurélie Van den Daele (Limoges), Pascale Daniel-Lacombe (Poitiers), Camille Trouvé (Rouen), Alexandra Tobelaim (Thionville), Julia Vidit (Nancy), Pauline Bayle (Montreuil), Lucie Berelowitsch (Vire), Séverine Chavrier (Orléans) et Catherine Marnas (Bordeaux).

 

Photos Pascal Victor

 

 

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