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Le succès d’actualité des Frères Karamazov

Un clou de la saison au Théâtre des Treize Vents : Sylvain Creuzevault transporte sur la scène sensible de notre temps, le monumental roman de Dostoïevski sur les relations complexes du tyrannique Fiodor Karamazov avec ses 4 fils. Chaque personnage incarne des valeurs et un courant philosophique.. Tout sauf du théâtre facile : pourtant salué avec enthousiasme.

 

La Russie, c’est un truc avec lequel on ne peut pas trop rigoler. Celle de l’hiver 2022 nous restaure les grands périls impériaux. Voici cent ans, cette même Russie était occupée à forger un modèle politique, que son échec terrible n’empêcha pas de soulever l’espérance cardinale d’une moitié de la planète tout au long du XXe siècle. Un buste de Lénine se profile, mais de trois quarts dos, converti en vulgaire étagère, sur le plateau de la pièce Les frères Karamazov, qui se joue cette semaine au Théâtre des Treize Vents à Montpellier (peu après sa création pour le Festival d’Automne dans la capitale).

Des acclamations puissantes

Lorsque Dostoïevski rédige ce roman dans les années 70 du XIXe siècle, sans rien pouvoir prédire de 1917 et ses suites, il se confronte déjà à la poussée des idéaux socialistes. Il les rejette. Sylvain Creuzevault ne commet aucun délit d’anachronisme, lorsqu’il restaure ce chef d’œuvre de la littérature mondiale comme un protagoniste des tourments de notre temps. Alors même qu’il n’en fait pas du théâtre facile, les acclamations puissantes concluant la première représentation à Grammont (ce mercredi 12 janvier) indiquent comment il a su faire que Les frères Karamazov touche très fort aujourd’hui.

L’entreprise était titanesque. Le roman d’origine s’écoule sur mille trois cents pages. Quels emprunts en extraire, pour quel montage, qui puisse tenir sur le plateau d’une représentation théâtrale ? Certes les dialogues abondent dans le roman lui-même. Cela favorise le passage à l’acte dramatique. Mais le théâtre n’est pas que du dialogue écrit qu’on vient jouer sur une scène. Le théâtre est une vaste articulation dynamique et incarnée, tout au-delà des seuls mots.

Voilà ce qu’on capte instantanément, dès le tout début de la pièce de Sylvain Creuzevault. D’abord, un grand texte est projeté en avant-scène, pour expliciter l’intrigue complexe qui va se présenter. Cela aide, mais au final cette projection se brouille complètement, tout en virant au rouge sang. C’est comme le papier qu’on finit par froisser et jeter à la corbeille, en déchirant la page, puisqu’il faut y aller.

Vigoureuses empoignades et orchestration puissante

Premier tableau. On entend des dialogues, mais dans une diction et un traitement sonore qui les rend mal compréhensibles. C’est qu’on aurait tort, sans doute, de ne s’en tenir qu’à eux pour se coltiner  la situation dramatique. D’ailleurs, il y a l’action physique tout autant, virulente à cet instant : de vigoureuses empoignades entre les personnages présents. Ça roule au sol. Et une orchestration lumineuse baigne une apparition totémique, en tête de cheval. L’orchestration musicale, puissante, soulève le tout.

Des musiciens à vue, dont un pianiste à son clavier, rien moins, et une table de mixage digne d’un concert rock, occupent la fosse d’avant-scène. Cela soulève quelque chose d’organique, en pleine conjugaison de l’action théâtrale. Laquelle a souvent tendance à déborder, se déverser dans la salle, tumultueuse, heurtée comme un torrent dans ses sauts. Au contraire, sur les bords et en fond d’une scène laissée très sobre, les comédiens opèrent leurs entrées et sorties par entrebâillements coulissants d’une machinerie qui restaure la convention de l’énigme imaginaire des coulisses, avec les tenants et aboutissants des contextes culturels et historiques.

Sans doute le public aime-t-il retrouver de telles dimensions. Tout comme il peut goûter un jeu d’acteur excellent, extrêmement intense, électrique, syncopé, qui anime la totalité d’une distribution numériquement généreuse. Le propre metteur en scène figure parmi ces performeurs. Cela ne dit pas rien de l’intégrité d’un engagement en collectif impliqué. Qu’ont-ils à nous transmettre ? Si on s’en tient au texte, on a là principalement Fiodor, père d’une fratrie à vau-l’eau, principalement constituée de Dmitri, Ivan et Alexeï.

Trois frères, une fratrie en perdition

Le premier de ces fils a marché dans les pas de son père, voué à la débauche noctambule et dispendieuse. La mise en scène contemporaine transpose le tenancier de taverne en patron de discothèque à veste de cuir (on se croirait dans la périphérie littorale de Montpellier). Il s’y joue une veulerie des relations, particulièrement de genres, que défient Katerina, avec une classe quasi féministe dans les embrouilles de Dmitri. Sans oublier la poigne beaucoup plus rugueuse de sa rivale Grouchenko, qui ne déparerait pas sur un rond-point. Alexei a sombré, lui, dans la bondieuserie du couvent, où l’institution religieuse finit de s’enfoncer dans le fétide. Le mélange d’exaltation égarée et de pureté de conviction désarmante fait de ce jeune homme un révélateur de non-dits. Lesquels abondent. Quant à Ivan, strict opposé d’Alexeï, il est un jeune intellectuel athée. Il ne jure que par l’invention d’un nouveau monde, aussi affranchi que fort difficile à cerner.

Un conclave de famille est réuni pour redonner un cap au bateau ivre. Non sans convoquer bien d’autres personnages d’une société au bord du vertige, ce sera une suite de relances de situations dramatiques. Le meurtre du père, la procédure judiciaire qui en découle, ne sera pas la moindre. Au final, l’auteur de ces lignes n’est même pas sûr d’avoir capté le dénouement exact de la désignation du vrai coupable. Qu’importe, du reste.

Un monde ancien se défait

Au dépit de toute linéarité narrative, c’est souvent par embardées, retournements, butées dans l’impasse, flottements en méandres, que se développe une dramaturgie de relance incessante des situations. La mise en scène de Sylvain Creuzevault, la direction de jeu, contribuent à camper de cinglants profils de personnages parfois au bord de la bouffonnerie, en proie à la farce tragique d’une société si corrompue qu’on doute qu’elle finisse par produire le sursaut de sa régénération. On se prend à songer à la phrase de Gramsci, même combien plus tardive, traduisant un monde ancien en train de se défaire inexorablement, sans que le nouveau parvienne à se faire jour, tandis que dans cet entre-deux apparaissent les monstres.

Tout cela brasse très largement les thèmes de l’amour (si on ose l’appeler ainsi), ses trahisons et lâchetés, l’argent imbibé de sordide, la misère qui égare, la mort qui étreint, les vérités auxquelles on ne peut croire, les fois avilies, les engagements épuisés avant d’avoir débouché. C’est un monde d’errance. Et d’errements. Impossible d’en délier l’entremêlement, ici pas plus que sur le plateau. On en vient à ce qu’un procureur ne voit que des raisons d’absoudre l’accusé, quand son avocat, à l’inverse, ne peut plus accorder crédit à la personnalité qu’il devrait défendre.

On pourrait retenir deux repères : au cœur de la pièce s’éteint le père spirituel du monastère. Mais ses obsèques tournent à la bouffonnerie, tant l’odeur est insoutenable, du cadavre incarnant cette église exsangue moralement, autant que puissante socialement. Puis tout à la fin, d’autres obsèques se déroulent, bouffonnes tout autant. Cette fois, il s’agit d’enterrer l’enfant d’une famille miséreuse, archétype de ce que l’idéal socialiste voudrait désigner à la rescousse. Oui mais si fragile et impuissant à faire corps.

Labyrinthique, le théâtre des Frères Karamazov de Creuzevault, n’a rien de facile. Rien qui embarque dans la traversée commode d’histoires évidentes. Tout au final, aux saluts, ses personnages apparaissent en… zombies… masqués. N’est-ce pas une très actuelle réalité de perte des repères, qui inspire à la plupart des spectateurs de s’y retrouver ardemment. A-t-on tellement mieux à faire ?

 

                                  

“Les frères Kamarazov”, mise en scène de Sylvain Creuzevaul encore à l’affiche aux 13 Vents, les 13 et 14 janvier suivi de “Le Grand Inquisiteur” du 25 au 27 janvier. En savoir +

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