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Boris Charmatz si fort, si proche

Chef de file du mouvement de la non-danse dans les années 90, puis directeur du Centre chorégraphique national de Rennes de 2009 à 2018, bientôt directeur du légendaire Tanztheater de Wuppertal, sur les pas de Pina Bausch, le fameux chorégraphe  n’avait jamais signé de solo avant Somnole, programmé par Montpellier Danse. Au défi de notre temps, son geste très affirmé est pourtant nimbé d’énigme.

 

Les spectateurs sur la scène

Les spectateur.ices de Somnole auront effectué une expérience de l’espace hors du commun. Ils et elles étaient invité.es à garnir les deux cent vingt places de gradins disposés en éventail directement sur le plateau de la scène de l’Opéra Berlioz au Corum. Le chorégraphe et interprète Boris Charmatz évoluait là ; donc très proche. Avec Somnole, il signait pour la première fois un solo. Ainsi tout suggérait une configuration de l’intime.

Or, sans rien de confiné, la cage de scène du Corum a tout d’une impressionnante cathédrale. Là, tout spectateur montpelliérain de la danse ressent dans ses fibres les événements artistiques considérables qui s’y sont produit au fil des saisons et des festivals. Il n’y a pas d’espace neutre, ou vide. Il n’y a que des espaces peuplés. Cela vibrait très fort pour les trois soirées de représentations de Somnole dans un pareil lieu. Et il n’y a pas non plus de solo véritablement solitaire, déjà parce que “je” est toujours un autre.

Dans ces conditions paradoxales, Somnole a produit un sentiment de délicatesse flottante, jouée sur la marge (notamment sur le fil du rapport entre scène et salle, entre artiste et public), à travers un geste et une personnalité pourtant très affirmés. Boris Charmatz est un grand, une figure de proue des renouvellements de la danse contemporaine, opérés, non sans combats, à la récente jointure du nouveau millénaire.

Charmatz et Montpellier : un rendez-vous manqué

Ne serait-ce que pour revenir à la case Montpellier, on se souvient de la collaboration stupéfiante de Charmatz avec Raimund Hoghe, pour la pièce Régi. On se souvient avoir cru qu’il succèderait à Mathilde Monnier à la tête du Centre chorégraphique national de Montpellier, voire à Jean-Paul Montanari à la tête du festival Montpellier Danse. Pour l’instant on constate sa nomination toute récente à la tête de l’immense compagnie allemande qui survit à la disparition de Pina Bausch, dont la mémoire inattendue vient tout juste de traverser la salle Berlioz, d’un battement d’aile.

De sa personne, Boris Charmatz est un homme désormais bien mûr, d’une complexion très solide, presque massive, dont la présence s’affirme d’emblée avec force. Parfois on se surprendrait à espérer quelques nuances moins viriles chez cet artiste scénique qui, toutefois, sait déployer une intelligence de corps multiples. Et il y a de ce génie dans Somnole, dont le titre suffit déjà à évoquer un état d’entre-deux, propice à la digression imaginaire, voire l’échappée onirique.

Une bibliothèque de réminiscences sonores

Cette sorte d’errance mentale tient au fil organique du souffle du danseur. Durant toute la durée de Somnole, celui-ci va siffler une gigantesque bibliothèque de réminiscences sonores, d’airs connus, empruntant autant à la musique classique qu’à la chanson quotidienne et autres hits de la pop culture. Il y a quelque chose d’enveloppant, d’affectivement rassurant, et d’aimablement modeste, dans ce déroulé de la ritournelle des airs sus et aimés.

Un ballet siffloté

Ainsi, il se joue quelque chose de très organique, de plus brut, aussi. Telle une forme intermédiaire de langage en gestation, le sifflet sonne clair, bien distinct, mais à un stade encore très proche du souffle, de l’organicité corporelle. C’est très simple, finement tendu. Cela rend palpable une dispersion en ondes. L’artiste serait tel l’insecte au coeur de la toile qu’il émet et qu’il tisse dans tout l’espace peuplé. Le rythme est pulsif. Les incessantes relances, d’un air terminé vers un autre nouveau, produisent des appels corporels, à n’en plus finir.

Profondément habité de culture et d’affect, ce ballet siffloté vibre directement en corps. Charmatz arpente dans les grandes dimensions l’espace proche des présences. On a l’impression qu’il est suivi de mémoires, d’antécédents, d’acquis, venus griffer sa projection toujours très affirmée. Il peut s’en trouver lové, ou sautillant, et encore tout en fuites coursées. C’est liminaire et pourtant intense. Apaisant mais surtout pas superficiel. Plein et toutefois inquiet. Très présent, mais nimbé d’énigme. Cet état du doute, son intelligence réservée, vibre en toute résonance avec les appels d’une époque entêtante.

Photos Marc  Domage.

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Zerbib Monica
Zerbib Monica
2 mois il y a

Magnifique analyse, fine et onirique de ce spectacle que j’ai loupé mais qui me comble du désir de le voir bientôt.,,

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