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Mitia Fedotenko, un danseur face à son histoire

Russe d’origine ukrainienne, Mitia Fedotenko a une place particulière sur la scène montpelliéraine. Sa dernière création, forte et émouvante, porte un nom prédestiné “Roulette Russe”.

 

Soirée de lecture aux 13 Vents de textes du grand éditeur de théâtre ukrainien en France, Dominique Dolmieu. Le 8 mars dernier. Sur la route de l’exil, l’auteure Neda Nejdana est en visioconférence depuis l’Ukraine. Mitia Fedotenko s’est approché de l’écran et la voix tremblante s’adresse à elle : “Je m’excuse, je parle dans la langue de l’oppresseur.” Quelques jours auparavant, LOKKO avait publié une interview qui a connu un certain retentissement. Réalisée à chaud, juste après le début de la guerre, le 24 février. Il y disait ceci : “Russe d’origine ukrainienne, je suis coupé en deux”.

La dernière fois qu’on avait vu danser Mitia Fedotenko, c’était fin 2018 devant le cinéma Diagonal en soutien à son “compatriote” Kirill Serebrennikov. Le cinéaste et metteur en scène, dont on projetait le film “L’Été”, subissait un procès grotesque. Assigné en résidence à Moscou, il s’est fait ensuite plus discret. Mitia Fedotenko et son équipe avaient arpenté le bitume avec un grand manteau gestapiste, et une face de carême.

Sur la scène de l’Agora du Crès, le revoilà. Il porte le même genre de manteau noir, un bonnet. La scénographie de Nicolas Gal l’a enfermé dans un cercle qui symbolise la frontière de la représentation, le lieu de l’illusion et de l’art, un extérieur/intérieur, un public/intime. C’est un corps à la fois rebelle, puisssant et empêché qui s’y meut sur lequel se referment les barreaux d’une cage, dispositif dans le dispositif, clair dans ses intentions. Les riffs d’Alexandre Verbiese font écho aux stridences de la performance autobiographique de Fedotenko.

“Moi aussi, je suis addict au jeu, mais pas au casino, plutôt au jeu en tant qu’acteur, danseur et chorégraphe ; toute ma vie est liée à la scène, au plateau.” C’est un clown dostoïevskien qui bouge devant les spectateurs très près dans cette drôle de scène de l’Agora en forme de demi-piste de cirque, se raconte, convoque Dostoïevski dont il parle ici, Gogol, Malevitch, Shakespeare, Tarkovski et Brodsky, tous exilés.

Il a annoncé vouloir danser “sans message politique”, toutefois une guerre a eu lieu le temps de la fabrication du spectacle. Ce n’est pas un détail. Mitia Fedotenko a décidé de ne pas renouveler sur le territoire russe dansePlatforma, son programme d’échanges avec les danseurs de Russie dont la première édition s’était déroulée en 2021 à Kalouga, suivie d’une tournée à Montpellier. L’édition 2022 se déroulera en une seule étape au mois de novembre 2022 au Domaine d’O à Montpellier.

La guerre nous a placés, quant à nous, spectateurs, dans un état d’émotion particulière face à lui, rendant plus explicites et surtout plus proches les douleurs vives d’un artiste qui a fui son pays, il y a plus de vingt ans.

Il fume, parle seul, pousse un cri muet à la Munch, visage de gargouille, dos de félin, très vite humide de sueur. Il tape à la machine en criant le texte d’un grand slameur russe, Oxxxymiron qu’il a traduit sur sa page Facebook. Un grand moment. Un fauve irréductible face à son histoire.

 

Crédits photo Richard STORCHI sauf celle de la machine à écrire signée Alain SCHERER.

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