Montpellier Danse, dernières confidences

Des applaudissements graves et interminables pour Raimund Hogue, la plaque commémorative pour Lise Ott, l’unanimité discutable autour de la Batsheva, des gloussements pour les danseurs noirs de Robyn Orlin : dernière immersion pour Gérard Mayen à Montpellier Danse (jusqu’au 3 juillet) qui en est à sa 34e édition du festival suivie in extenso, et qui a choisi, exceptionnellement, de s’exprimer à la première personne.

L’édition en cours (la 42e) du festival Montpellier danse n’est pas encore achevée. Mais je crois pouvoir déjà dire que mon moment le plus intense d’émotion y aura été les applaudissements du dimanche 26 juin vers 20h30 au Théâtre de Grammont, en conclusion de “An Evening with Raimund”On a bien lu. Mais je répète : ce sont les applaudissements eux-mêmes, plutôt que les quatre-vingt-dix minutes de spectacles les ayant précédés, qui resteront gravés dans ma mémoire. Et d’emblée je me suis levé en position de standing ovation, alors que souvent je rechigne à me laisser aller à des trépignements que je crains irréfléchis.

“An Evening with Raimund” n’était pas éblouissant en soi. Les interprètes du fameux chorégraphe allemand disparu en février dernier s’étaient donné rendez-vous pour lui rendre hommage. Cela prit inévitablement la forme d’un best of, enchaînant de brefs extraits solistes, l’un après l’autre. On ne pouvait donc y retrouver la forme d’immersion que provoquaient les pièces de Raimund Hoghe, déroulant parfois pendant plusieurs heures, des rituels hypnotiques de lenteurs et répétitions, visitant les émotions les plus profondes du mental occidental contemporain.

Le tant aimé Raimund Hogue

De 1999 à 2020 j’ai pu effectuer à Montpellier Danse la traversée de quatorze de ces pièces. Dimanche soir, la foule levée a salué d’applaudissements graves, profonds, interminables, la conclusion de cette aventure esthétique, et finalement civique, d’exception. Montpellier avait adopté cet artiste austère, énigmatique, plutôt boudé en maints autres lieux. C’était d’autant plus étrange que Raimund Hoghe avait été le dramaturge de la grande époque de Pina Bausch, alors même que celle-ci restait ignorée des programmations montpelliéraines.

On est toujours sorti grandi, et souvent bouleversé, ravagé de pensée et d’émotion, des pièces de Raimund Hoghe. C’est un grand fait civique, collectif, d’avoir éprouvé une telle expérience au fil des ans. C’est le sens d’un festival. Au moment de son décès, Jean-Paul Montanari, directeur de Montpellier Danse avait trouvé le mot le plus juste, celui de chamane pour le caractériser. Dans le même texte, il avait suggéré que Hoghe s’était éteint, épuisé de voir un monde d’art et de beauté en train de s’effondrer autour de lui.

Ce genre d’effondrement, on l’avait vécu la veille même de cet hommage. Samedi 25 juin, la ville de Montpellier honorait elle aussi Raimund Hoghe, en même temps que la critique de danse Lise Ott, Montpelliéraine disparue cette même année. Deux plaques en leurs mémoires respectives étaient dévoilées pour baptiser les deux parvis, est et ouest, de la magnifique Cité des Arts (le nouveau Conservatoire) inaugurée récemment sur l’avenue du professeur Grasset.

On ne reprochera pas à Michaël Delafosse de s’être rendu, la veille au soir, là où il devait être : la finale de la coupe de France de Rugby au Stade de France. Mais le symbole s’impose. On ne lui reprochera pas plus de s’être trouvé piégé dans des retards de vol au moment de regagner Montpellier. Mieux. On rappellera que de tous les adjoints à la culture que nous avons connus, il fut l’un des très rares à assister souvent à des spectacles, tout particulièrement ceux de Raimund Hoghe, et y rechercher à la fin l’échange et le débat critiques, à quoi il accordait une valeur.

Il fallait constamment protéger Lise

Mais quand le maire est dans l’avion, un certain Montpellier se révèle, dans son potentiel brinquebalant. L’actuel directeur de la rédaction du “Midi Libre” est venu s’enorgueillir de la collaboration de feu Lise Ott, en pleine fake de l’oubli des mauvais traitements qu’elle eut à y subir de son vivant. La danse contemporaine ? Vous avez dit quoi ? La critique ? Pour quoi faire ? Une pigiste ? Et la payer encore ? Il fallait constamment protéger Lise Ott de toutes ces attaques. Quant à Raimund Hoghe, son propos transcendant, sa complainte de l’atroce incomplétude humaine, on l’a entendu rabattre – par une personne présentée comme adjointe à la culture – sur les politiques d’inclusion du handicap, puisqu’il était, lui-même, disons… voyons… “légèrement handicapé” (porteur en effet dans sa chair, des tragédies du XXe siècle). Que dire ???

L’échange et le débat critiques, disais-je plus haut ? Justement, dans les travées de Grammont, un couple de spectateurs me reconnaît, mais ça n’est pas réciproque. Vieux festivaliers, ils tiennent absolument à échanger sur ce qu’ils ont vus sur les scènes cette année. C’est tellement précieux. C’est un festival. Ils font la moue en évoquant le spectacle de Robyn Orlin qu’ils ont vu la veille au soir à l’Opéra-Comédie. Justement j’y vais ce dimanche, dans la précipitation après l’hommage à Raimund Hoghe. Et ça n’est pas forcément la meilleure idée, d’enchaîner l’un et l’autre.

Une réception douteuse pour Robyn Orlin

Devant les danseurs de Johannesburg que Robyn Orlin a chorégraphié, ça n’est pas d’abord les applaudissements qui m’intriguent. Mais des gloussements. Il suffit que ces danseurs noirs, certes enjoués, volubiles, se présentent sur scène, pour que ma voisine, âgée, se mette à glousser. Un curieux problème respiratoire semble-t-il. Mais enfin, beaucoup d’autres, tout autour, rient. Le problème est qu’il n’y a… rien de risible. Il semble bien que la seule apparition d’artistes noirs sur une scène, certes dans un show coloré, exubérant, soit de nature à dérider les zygomatiques. Ouaf ouaf.

Là encore grâce à Montpellier Danse (entre autres), j’ai vu toutes les pièces de Robyn Orlin depuis vingt ans. Je capte bien son parti artistique : chez les plus démunis, les plus opprimés – c’est le cas de ceux qu’on évoque ce soir sur scène – elle recherche et exalte la beauté éclatante, morale et esthétique, des stratégies de survie, de résistance, de je(u) en dépit de l’écrasement par l’ordre établi. J’avoue que j’y adhère et c’est à nouveau debout – décidément ! – que j’ai applaudi joyeusement ce spectacle, à l’instar de la foule enthousiaste.

Le lendemain matin je me suis donc fait gronder par d’autres critiques. Ils m’ont fait réfléchir. Dans cette nouvelle pièce, Robyn Orlin appuie tellement sur l’effervescence sympathique de ses interprètes sud-africains que la satisfaction qu’elle soulève semblerait réveiller les clichés d’un exotisme finalement raciste, à la Ya Bon Banania. On ne va pas traiter de ce grand débat ici en quelques lignes. Juste noter que décidément la signification des pièces dépend de qui les regarde, et dans quel contexte. Ici même, mon dernier article à propos de Robyn Orlin, dans son solo voici huit jours, confié à la Montpelliéraine Nadia Beugré, soulignait comment cette chorégraphe sud-africaine parvenait à toucher dans le mille des blocages post-coloniaux de la société française. On parle bien de la même artiste. Pas des mêmes regards.

La Batsheva : l’événement absolu ?

On l’a compris, c’est compliqué. Faute avouée, à demi pardonnée. Je peux donc alors confier mon embarras, seul contre tous semble-t-il, à contre-sens de la vox populi, face à l’enthousiasme soulevé par la Batsheva au Corum, dans son spectacle2019”. Partout on en parle comme de l’événement absolu de l’édition 2022 de Montpellier danse, si ce n’est de la décennie. Certes, j’y ai applaudi, moi aussi, une qualité inouïe de l’exécution et de l’engagement interprétatifs, en même temps qu’une science imparable de la composition chorégraphique, folle de combinaisons et de contrastes qui tiennent continûment en haleine.

Et alors je boude ? Disons que je résiste à ce que j’y décèle d’une logique de démonstration de force, d’exposition de corps exceptionnels, et d’assurance dans la fabrication des émotions. Ce ne sont pas les valeurs de questionnement et de remises en cause, que je recherche et qui m’ébranlent dans la danse. Ces qualités ne sont pas celles que j’apprécie, ni sur scène ni dans la société sans qu’il faille me soupçonner parce que la société ici porteuse est celle d’Israël.

Ezter Salamon danse avec sa mère

Je vais alors finir de me faire détester comme élitiste. Au cœur de ce week-end de haute intensité, il y avait la Gay Pride. Mes spectateurs interlocuteurs du dimanche soir à Grammont estimaient en blaguant qu’il était dommage que certain.es des manifestant.es ne soient pas sur scène au festival Montpellier Danse. C’est une idée. Mais le fait est que je me suis extrait de ce tumulte vers 17 heures, pour atterrir dans la salle Béjart de l’Agora de la Danse, qui est une ancienne chapelle.

Là une grande danseuse contemporaine (ex-figure de la compagnie de Mathilde Monnier), Ezter Salamon, questionnait l’histoire dont sont faits les gestes dansés. Plus exactement, dans un silence absolu, elle conjuguait son corps à celui de sa mère, une dame âgée, très âgée, qui fut professeur de danses folkloriques, dans la Hongrie communiste, mais sans jamais s’être produite sur une scène jusqu’à la proposition actuelle de sa fille. Nous avons tous une mère. Ça n’est d’ailleurs pas toujours simple. L’idée de venir incarner en danse la vibration d’un héritage intergénérationnel, à touche-touche, avait quelque chose de proprement sacré. Pour seulement soixante-quinze spectateurs, recueillis. Ce que permet aussi un festival.

 

Photos : Raimund Hogue © Rosa Frank, Robyn Orlin © Jérome Séron, la Batsheva © Ascaf.

 

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