Tara Londi : “La crise écologique actuelle vient de la façon dont nous avons cessé d’écouter les femmes”

L’historienne de l’art italo-irlandaise Tara Londi n’est pas seulement la brillante commissaire de l’exposition dédiée à Peter Lindbergh au Pavillon populaire (jusqu’au 25 septembre) dont elle souligne le combat féministe dans un secteur – la mode – qui l’est peu, elle est aussi autrice d’un essai sur l’écoféminisme.

LOKKO : Tara Londi, vous êtes curatrice, historienne de l’art, critique d’art. Actuellement, vous dirigez la Fondation internationale pour l’art et la philanthropie SP Lohia. Vous avez conçu cette exposition sur Peter Lindbergh comme un ode à l’humanité complexe des mannequins, à ces femmes redevenues sujets dans l’univers oppressif de la mode derrière l’objectif de ce grand artiste allemand qui disait que le photographe se devait de “libérer les femmes et tout le monde de la hantise de la jeunesse et de la perfection”. Pourriez-vous nous partager la vision que vous avez voulu transmettre avec cette exposition ?

TARA LONDI. C’est une rétrospective, un hommage à l’homme derrière la caméra. C’est la première fois que l’on regarde sa vie derrière son oeuvre car Peter Lindbergh est avant tout un artiste. L’exposition révèle comment sa formation de peintre et son intérêt pour l’art conceptuel transparaît dans ses photographies. Ses images sont souvent en dialogue avec les monstres sacrés de l’histoire de la photographie (tels que Lewis Hine ou Dorothea Lange, par exemple, ou encore la New York School of Photography), mais aussi du cinéma (Fritz Lang, Wim Wenders, David Lynch …). Le titre révèle l’identité comme une conversation jamais finie. Ces images (dit Jina la poétesse qui a ouvert l’exposition) l’ont façonné existentiellement. Les femmes ont une intensité qui les rendent tridimensionnelles. Dans la salle centrale, j’ai accroché tous les grands formats et je me suis rendue compte qu’il s’agissait toujours de femmes qui regardaient droit dans la caméra. C’est très significatif d’être regardé.e par elles et non pas de les regarder nous.

Vous étiez déjà venue à Montpellier à l’occasion de la rencontre entre Valie Export et Ambera Wellmann en 2019 mais surtout pour le programme culturel proposé au Crac de Sète en 2018-2019 “Mademoiselle”, vous pouvez nous en dire deux mots ?

C’est vrai, j’ai organisé en 2018 “Mademoiselle”, une exposition collective de 37 artistes, pour la plupart émergentes à l’époque. L’exposition examinait l’héritage des stratégies et théories artistiques féministes et les paradoxes d’être une “Mademoiselle” aujourd’hui, à travers une note d’humour. Ambera Wellman faisait partie des nombreuses artistes émergentes qui exposaient pour la première fois en France et je l’ai suggérée à l’ancien directeur du MoCo, Nicolas Bourriaud qui a alors organisé sa première exposition personnelle au MoCo. Ce dialogue entre les générations – Valie Export, une artiste féministe de la deuxième vague des années 70, et Ambera Wellmann, qui est de ma génération – m’intéressait et a été très instructif car il y a des différences assez fortes entre les deux artistes.

Lors de votre dernière exposition au Musée Elgiz (Turquie, 2019), “Gaïa has a thousand names, an eco-feminist exhibition”, ainsi que dans vos essais, vous abordez les relations entre femmes, écologie et capitalisme, et parlez d’oppression patriarcale sur le vivant remise en question par l’anthropocène mais aussi du refus de l’intuition originelle des femmes, pouvez-vous nous en parler ?

Les femmes artistes ont réintroduit le corps dans l’art, ainsi qu’une approche plus holistique, et une grande partie de ce que nous définissons comme l’art contemporain est en fait une pratique féministe à l’origine. Mais quand je parle d’intuition, je cite James Lovelock, scientifique indépendant, écologiste. Il est surtout connu pour avoir proposé l’hypothèse Gaïa qui postule que la Terre fonctionne comme un système d’auto-régulation. James Lovelock et bien d’autres disent que ce que nous savons, nous le savons intuitivement et que la crise écologique actuelle vient de la façon dont nous avons cessé d’écouter notre intuition et les femmes qui sont plus enclines à l’écouter. Les femmes étaient en effet à l’origine des protestations écologistes. Il s’agissait souvent de femmes au foyer et de mères sans formation universitaire. La nature en tant qu’entité vivante (animisme), notre enracinement et notre rapport à la nature (holisme) ont toujours été au centre des croyances à travers l’Histoire. Les femmes étaient souvent persécutées pour cela, comme dans le cas des sorcières. Pourtant la science contemporaine converge avec leur compréhension, leur intuition de la nature.

Dans cet essai “Eco-feminist art and the concept of heritage” (publication pour la Fondation Thalie Ozho, 2021), vous abordez cette vision animiste et holistique face à l’oppression des peuples indigènes et de la nature ?

Parmi les 350 langues aborigènes qui disparaissent, beaucoup d’entre elles ne font pas de distinction entre la vie d’une rivière et celle d’un humain. Le savoir aborigène n’est pas anthropocentrique. Alors que notre système juridique repose sur l’invention d’un pouvoir sur le monde non-vivant. C’est ancré dans notre langue, par exemple, en anglais les animaux prennent le pronom “it”, comme les objets. Enfin, il ne faut pas confondre les cultures pré-technologiques et la non-sophistication des cultures.

À travers l’œuvre de l’artiste irlandaise Jesse Jones (photo), avec laquelle vous faites une conférence à Dublin le 17 septembre (auprès de l’actrice Olwen Fouéré), vous analysez la vision extatique et dévotionnelle de la femme, alors je vous pose la question de votre essai au sein du catalogue d’exposition : qui étaient ces femmes mystiques avant la chasse aux sorcières ?

“The Tower” de Jesse Jones, dont j’ai écrit le texte du catalogue, revient sur l’expérience de Sainte Hildegarde af Bingen et de Marguerite Porete. Sainte Hildegarde af Bingen était une mystique du XIe siècle, abbesse, peintresse, poétesse, musicienne et guérisseuse, dramaturge et critique sociale, elle a même inventé un langage encore indéchiffrable, la Lingua Ignota. Marguerite Porete était une béguine et autrice de “Miroir des âmes simples qui s’anéantissent et ne restent que dans la volonté et le désir d’amour” (1290), pour lequel elle fut accusée d’hérésie et exécutée en 1310. La condamnation de l’exercice mystique des femmes a établi une dépréciation de leurs valeurs morales et ouvert la voie aux inquisitions par la suite et à la chasse aux sorcières.

Toujours au sein de la Rua Red Gallery de Dublin, vous avez proposé une conférence sur le sacré et le profane : les femmes, l’art et la nature en parlant notamment de l’œuvre de Rachel Fallon et Alice Maher. Parlez-nous de votre vision spirituelle de l’art ?

Je n’ai pas de vision de l’art spirituel. Je m’intéresse à la façon dont les artistes l’expriment en revanche. “Le premier homme était un artiste” affirmait Barnet Newman, et notre toute première action était une adresse à l’invisible.

Vous êtes politiquement engagée, éco-féministe, non essentialiste et vous œuvrez à valoriser le travail d’une nouvelle génération de femmes artistes ou d’autres méconnues, dans un monde qui semble avoir seulement avoir pris conscience en 2021 que les femmes étaient absentes des collections et expositions, alors comment voyez-vous l’égalité évoluer dans l’art, êtes-vous optimiste, est-ce que l’engagement eco-féministe et intersectionnel est plus considéré en 2022 dans le milieu de l’art ?

C’est intéressant et même un peu drôle d’être définie comme tel, mais bien sûr ce n’est que très récemment que nous avons commencé à déplacer ce qui peut être universel. L’histoire des femmes n’a été introduite comme matière d’études que dans les années soixante. Maintenant il y a certainement plus d’expositions explorant non seulement le féminisme, ou les femmes par rapport aux hommes, mais la connaissance féminine, la théologie, la science, l’histoire, les mondes spéculatifs des femmes. Je trouve que ce projet de réparation est fascinant et nécessaire, tout comme la récupération et l’exploration de l’histoire et des connaissances d’autres classes marginalisées.



Jusqu’au 25 septembre au Pavillon populaire, esplanade Charles de Gaulle, Montpellier. Du mardi au dimanche de 11h à 13h et de 14h à 19h. Entrée libre.

Photos :

-A la Une, photo privée fournie par Tara Londi.

-Peter Lindbergh, Kate Moss, New York, 1994, @Peter Lindbergh.

-L’artiste irlandaise Jesse Jones @DR.

-Cindy Crawford, Tatjana Patitz, Helena Christensen, Linda Evangelista, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Karen Mulder & Stephanie Seymour, Brooklyn, 1991, @Peter Lindbergh.

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