Une pétition qui a recueilli plus de 400 signatures s’inquiète de l’usage de l’IA dans la communication de la Ville de Montpellier. Son succès a largement dépassé la sphère créative montpelliéraine. Une séquence inattendue en plein été mais qui ouvre des négociations entre artistes et pouvoirs publics sur l’utilisation de l’IA générative, la bête noire des artistes.
L’intelligence artificielle générative (IA générative) est une catégorie d’IA qui se concentre sur la création de données, de contenu ou de productions artistiques, de façon indépendante. C’est l’IA qui préoccupe le secteur culturel.
La pétition, ici.
Quand Gaëlle Hersent, autrice de BD et Margaux Saltel, illustratrice jeunesse et BD, écrivent ce texte, elles ne se doutent pas de l’ampleur des réactions qu’il va susciter. Quand LOKKO reçoit le lien : surprise. La pétition a été initiée déjà depuis plusieurs jours (le 11 juillet) et elle a recueilli plus de 300 signatures. Avec des noms connus : Lewis Trondheim, Reno Lemaire, Man. On y voit des métiers très divers de la création : illustrateur, animatrice 2D, directeur artistique, associate producer dans le jeu vidéo, peintre, storyboard artiste, infographiste, concept artiste en vidéo, plasticienne, photographe, vidéaste etc… Toute une planète de la création, plutôt jeune, qui se rend visible et paraît s’unir d’un coup.
Et quelques politiques : des militants de la culture comme Forme des luttes (travailleurs.eses de l’image en lutte graphique), les Travailleuses de l’art 34, très actives récemment en faveur du soutien à la Palestine, mais aussi une élue de l’opposition municipale -la plasticienne Isabelle Marsala-, et Cause Commune Montpellier, le mouvement citoyen né des restes de Nous Sommes, candidat aux Municipales de 2026.
Nous nous sentons insulté.e.s
Au moment de rédiger cet article, le 17 juillet, le nombre de signatures a franchi la barre des 400. Le texte est virulent : «Nous artistes locaux, nous nous sentons abandonné·es et insulté·es par la mairie de Montpellier et l’agglomération».
En cause, «la multiplication d’affiches d’événements de la Ville et de l’Agglomération réalisées par l’IA générative (IAgen)». Trois affiches -sur un millier produite par la collectivité- sont données en exemple : une affiche sur la fête de la Nature, en mai dernier, l’autre réalisée dans le cadre d’une campagne, lancée également en mai 2025, à l’occasion de la Journée des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition : «Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute» (Alphonse Lamartine), une, enfin, sur la Convention citoyenne sur l’IA, précisément (ci-dessous).
MidJourney, bête noire des artistes

Réalisée par l’agence montpelliéraine Ouvert au public, «c’est l’affiche sur le racisme qui a mis le feu aux poudres», raconte Margaux Saltel. Dans le crédit de l’affiche, il y a la mention du générateur d’images, bluffantes, MidJourney. Que des graphistes utilisent eux-mêmes de plus en plus… «Les trois modèles auraient pu être de vrais modèles racisées et payées. On aurait pu avoir recours à des personnes compétentes au maquillage ou à la photo. C’est un logiciel en procès aux USA, basé sur du vol. Les agences de com sont les premières à plonger dans l’IA ! La collectivité doit savoir comment et qui elle commissionne» commente encore Margaux Saltel.
Dans la pétition est évoquée “le scandale de l’utilisation du style Ghibli”, du nom du prestigieux studio japonais, fondé par Hayao Miyazaki (Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro, Mon voisin Totoro) grâce à une nouvelle fonctionnalité de ChatGPT, l’agent conversationnel d’OpenAI (photo à la UNE). La colère du monde de l’art ne concerne pas seulement les artistes. Le texte de la pétition parle du collectif britannique d’auteur·ices “constitué suite aux révélations sur l’utilisation illégale par le groupe Meta du site pirate LibGen (ndlr : gigantesque bibliothèque virtuelle), pour aspirer des millions de livres”.
Je peux juste vous dire que l’IA est là
Il est assez facile dès lors de comprendre que s’est exprimée une inquiétude terrible des métiers de la création. Lewis Trondheim, probablement le plus capé d’entre tous, nous écrit : «Je peux juste vous dire que l’IA est là. Et on ne peut plus faire machine arrière. Remplacer un dessinateur par un ia, non. Mais remplacer les politiciens par des ia, pourquoi pas… Elles ont l’air plus sensées quand on leur demande ce qu’il faudrait pour que notre civilisation survive».
Opportunité créative ou engrenage destructeur ? On n’entrera pas dans un débat complexe, très bien résumé, ici. Le débat fait rage, même au sein du collectif LOKKO, dont c’est le sujet favori. Dans cette émission de France Culture, des horizons plus nuancés, plus complexes se dessinent.
On a touché à quelque chose
«On a touché à quelque chose. Les gens nous remercient. On commence à voir la destruction des emplois dans notre secteur, surtout chez les jeunes qui arrivent sur le marché. Beaucoup de gens parlent entre eux, mais il n’y avait pas eu de démarche officielle pour interpeller les pouvoirs publics» commente Margaux Saltel.
“Nous avons des témoignages d’autres villes” : la pétition a été signée par de nombreux créatifs et créatives hors Montpellier. Sur Linkedin, sous le post de LOKKO, un graphiste au studio de la Métropole de Marseille, témoigne : «Il n’y a pas que de l’IA sur les affiches, mais énormément d’illustrations Getty ou autres banques d’images, qui étaient déjà un problème avant l’arrivée de cette nouvelle technologie. En tout cas, bravo de soulever ce problème qui s’étend inexorablement à toutes les créations».
Une attaque paradoxale
L’installation récente du centre d’arts visuels, La Fenêtre, au rez-de-chaussée de l’Opéra-Comédie, les affiches de la Comédie du livre, de la Fête de la musique ou du 14 juillet signées par des artistes, l’habillage du tram : du côté de la ville de Montpellier, l’attaque, vécue comme injuste au regard de la commande publique, a été prise de plein fouet.
Cette colère arrive au moment où se cristallise une forme de consécration du volontarisme montpelliérain en matière de culture. En tant que leader d’une collectivité repérée comme exemplaire, Michael Delafosse a été invité par le Syndeac (*) dans un débat sur la culture dans la perspective des Municipales 2026, au cœur du festival d’Avignon. Le Maire de Montpellier est également co-signataire d’une tribune, parue le 15 juillet dans Le Monde, avec Nicolas Mayer-Rossignol, le maire de Rouen, appelant à la sanctuarisation des programmes culturels des candidats de gauche.
«Montpellier a la chance incroyable d’être une ville remplie d’artistes, d’écoles d’art publiques et privées, d’une scène street-art très active, de studios de jeux vidéo prestigieux comme Ubisoft ou encore Sandfall Interactive avec leur récent “Expedition 33”, de studios d’animation comme Fortiche, que la Mairie a mis en valeur récemment avec l’exposition sur la série de renommée mondiale Arcane” admet d’ailleurs le texte de la pétition.

Des négociations ?
Ensuite, la collectivité est pilote en matière d’IA. A l’initiative d’une Convention citoyenne sur l’IA, elle s’est positionnée «aux avant-postes des questions éthiques du numérique», en produisant «les 10 lois de la data et de l’Intelligence Artificielle». Un texte traitant peu des questions spécifiques liées à l’art (on voit d’ailleurs ci-dessus sur cette affiche qu’elle a été réalisée avec l’aide de MidJourney).
Cette pétition ouvre une séquence inattendue mais possiblement fertile sur un gros enjeu. Ce jeudi 17 juillet, Margaux Salter et Gaëlle Hersent ont rencontré Manu Reynaud, conseiller en charge du numérique à la Métropole de Montpellier, “très à l’écoute”. Pour lui dire que les artistes avaient été “les grands oubliés” de la charte montpelliéraine sur l’intelligence artificielle, datant de 2023. Entre temps, ChatGPT 4 est sorti, encore plus menaçant. Une autre rencontre aura lieu à la rentrée visant à “un document commun” selon la formule de la municipalité.
(*) Le Syndeac est le principal syndicat français des structures culturelles recevant de l’argent public.